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« L’histoire d’amour la plus importante est celle qui existe entre les deux sœurs »
Georgia Oakley, 38 ans, voit dans Raison et sentiments d’abord l’histoire d’amour de deux sœurs. Son film, sorti en France le 23 septembre 2026, reçoit un accueil contrasté : sobre et naturaliste pour les uns, morose pour les autres.

Pour Georgia Oakley, l’histoire d’amour la plus importante de Raison et sentiments est celle de deux sœurs. La réalisatrice britannique, 38 ans, signe la nouvelle adaptation du roman de Jane Austen, sortie en France le 23 septembre 2026, avec Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles.
Le roman, publié en 1811 et simplement signé « by a Lady », est le premier de Jane Austen. Après la mort de leur père, Elinor et Marianne Dashwood perdent le domaine familial au profit de leur demi-frère. Elinor, la raisonnable, s’éprend d’Edward Ferrars. Marianne, la fougueuse, tombe sous le charme de John Willoughby, qui ne s’engage pas. Le titre lui-même tient en deux mots : le sens, la mesure d’Elinor, et la sensibilité, l’élan de Marianne, comme le rappelle The Hollywood Reporter.
La sœur avant le prétendant
Dans la présentation du film, citée par franceinfo, Georgia Oakley le dit ainsi : « Quand on voit que l’histoire d’amour la plus importante est celle qui existe entre les deux sœurs, je me dis que Jane Austen parlait en réalité des deux facettes de sa personnalité – qui étaient souvent en conflit – et qu’elle a utilisées pour écrire ses deux personnages ».
À Rebecca Mead, du New Yorker, elle a expliqué que les histoires de couple se heurtent à des limites très nettes, imposées par l’époque, alors que le lien entre sœurs n’en connaît pas. Elle ajoute qu’elle est une Elinor, et que sa femme est une Marianne. Elle vit depuis cinq ans à Majorque avec elle et leur fille de dix ans.
Le New Yorker rappelle qu’en 1991 la critique Eve Kosofsky Sedgwick avait lu dans le roman un axe érotique : l’amour tenace mais difficile d’Elinor pour Marianne. Georgia Oakley dit ne pas y voir explicitement une romance queer. Elle estime en revanche que Marianne, qui rejette l’ordre établi, serait probablement un personnage queer si l’histoire s’écrivait maintenant.
Elle a aussi renforcé le couple d’Elinor et d’Edward, joué par George MacKay. Elle explique que le gentil garçon de l’histoire l’intéressait. Variety relève une inversion du regard habituel : c’est Elinor qui dessine Edward.
Le goût du détail vient de loin. Au lycée, dans le Berkshire, Georgia Oakley avait passé une audition de cinéma par jeu et décroché un rôle d’infirmière dans Atonement, le film de 2007. Sur le plateau, elle a ouvert un placard rempli de bouteilles de verre aux étiquettes écrites à la main, que la caméra ne montrerait jamais, et s’est dit que tout cela servait à ce que chacun croie à l’hôpital. Venue pour gagner un peu d’argent, elle en est repartie avec une vocation, raconte le New Yorker.
Après Ang Lee
Pile trente ans après le film d’Ang Lee avec Emma Thompson, Kate Winslet et Hugh Grant, le terrain est miné. Selon franceinfo, la version de 1995 a reçu quatre BAFTA, un Ours d’or à Berlin, un Oscar du meilleur scénario adapté et deux Golden Globes. Deadline note qu’à part la mini-série de la BBC de 2008, écrite par Andrew Davies selon ActuaLitté, personne n’avait retenté le roman depuis.
Le scénario de la nouvelle version est de l’autrice australienne Diana Reid, dont c’est le premier scénario selon The Hollywood Reporter. Georgia Oakley signe son deuxième film, après Blue Jean en 2023, le portrait d’une professeure de sport homosexuelle dans l’Angleterre de Thatcher.
Les critiques américains n’ont pas tous le même rapport à Ang Lee. Variety en fait l’idéal de l’adaptation d’Austen et juge la nouvelle version plus sourde, en émotion comme en couleurs. Deadline pense au contraire que le film de 1995 a mal vieilli, avec ses visages célèbres proches de la quarantaine et son décor de carte postale. Le critique de The Hollywood Reporter, lui, avoue avoir pensé aux acteurs d’Ang Lee à presque chaque scène, Emma Thompson en tête, et prévient que la comparaison est inévitable pour ceux qui adorent ce film.
Willoughby trouve un défenseur. Variety salue Frank Dillane, dont le rôle confirme à ses yeux que sa percée récente n’était pas un hasard : son séducteur avachi, à l’air content de lui, apporte à ce monde de retenue une légèreté que rien d’autre n’offre. Georgia Oakley raconte au New Yorker que l’acteur s’est tellement engagé dans le rôle qu’il fut surpris d’apprendre que son personnage passe pour un fripon. Quand ils ont parlé de Willoughby comme d’un méchant, il a réagi par un « What? ».
Les cheveux défaits, la campagne
Le parti pris de mise en scène se voit tout de suite. Georgia Oakley explique au New Yorker que l’on sait comment les femmes se coiffaient pour un portrait ou pour un bal, mais pas quand personne ne les observait : les cheveux des sœurs restent souvent défaits. Le film insiste aussi sur la campagne. Elle dit que l’histoire ne se joue pas seulement dans des salons, et le tournage a eu lieu dans le sud-ouest de l’Angleterre, dans un manoir géorgien encore habité, aux moquettes élimées et à la peinture qui s’écaille.
Variety voit dans ces images de quenouilles frémissantes, d’araignées couvertes de rosée et de nénuphars une romance terrienne qui évite le symbolisme naïf de la Terre-Mère. Le film montre aussi la fatigue : les collines à gravir, les voyages de plusieurs jours en calèche.
The Hollywood Reporter y voit un naturalisme qui lève des barrières pour le public d’aujourd’hui, mais qui donne au film une énergie faible, une lumière plate et une palette terne. Son critique juge Marianne presque sauvage, et il s’agace des bals, où les femmes semblent s’être trompées de chemin en route pour un cours de quadrille et avoir échoué dans un cours de Pina Bausch.
Le New Yorker note que le film est vendu comme un Jane Austen pour la génération Z. La réalisatrice dit à peine savoir ce que recouvre cette étiquette : elle sait seulement que l’équipe marketing répète le mot yearning, le désir ardent, et que Daisy Edgar-Jones en serait, selon elle, la reine.
Une critique partagée
Franceinfo juge que le film « rend justice à l’esprit » du roman, avec quelques longueurs et des scènes un peu trop soulignées. Pour Deadline, c’est une satire sociale toujours acérée plutôt qu’une comédie romantique : le sexe passe au second plan, le sujet est le désir féminin, et les femmes y jouent toujours les seconds rôles dans le patriarcat. Le même critique relève que Marianne est la seule à dire ce qu’elle pense. Dans le film, elle lance à sa sœur, en anglais, « You reveal nothing, I conceal nothing » : tu ne révèles rien, je ne cache rien.
D’autres sont plus durs. The Hollywood Reporter discute précisément le choix de Georgia Oakley : il écrit que l’histoire des sœurs est ici l’histoire d’amour principale, ce qui fonctionne par endroits mais réduit l’enjeu de leur attente d’Edward et de Willoughby. Il trouve l’ensemble morose et résume le film par deux mots, « glum and glummer ». Variety, plus indulgent, y voit un travail solide, avec trop de sérieux pour la comédie d’Austen.
Mashable est le plus sévère. Sa critique dit ne pas comprendre pourquoi la réalisatrice a voulu refaire le film, parle d’une alchimie inerte entre les protagonistes et regrette l’absence de ces gestes qui font chavirer : pas de gentleman sortant d’un étang, pas de main qui se crispe. Les seconds rôles lui plaisent davantage, Fiona Shaw en Mrs. Jennings surtout, alors que The Hollywood Reporter la trouve terne et trop bruyante.
Une salle plus jeune que prévu
À une projection à Los Angeles, raconte Georgia Oakley, les plus jeunes spectateurs ont acclamé le moment où Willoughby reçoit sa leçon et celui où Elinor et Edward s’embrassent enfin. Elle a trouvé la scène très peu britannique.
Les hommes de plus de cinquante ans semblaient eux aussi adorer le film.
Elle en a plaisanté : il doit y en avoir qui ont besoin d’une fin heureuse.
En France, le film est en salles depuis le 23 septembre et dure 2 h 13, selon franceinfo. Il sort au Royaume-Uni le 25 septembre et aux États-Unis le 16 octobre, d’après Mashable.
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