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Sur un plateau, « le pouvoir absolu » : le Kenya certifie sa première coordinatrice d'intimité
Selon Citizen Digital, l'actrice Nice Githinji est devenue le 9 octobre 2026 la première coordinatrice d'intimité certifiée d'Afrique de l'Est. Son travail : faire poser les limites et recueillir le consentement avant que la caméra tourne.

La comédienne et réalisatrice Nice Githinji est devenue la première coordinatrice d'intimité certifiée d'Afrique de l'Est, a rapporté Citizen Digital le 09 octobre 2026. L'annonce vient de la Kenya Film Commission. Son métier tient en une idée simple : sur un plateau, les limites de chacun se fixent avant la prise, et non pendant.
Un poste de liaison entre acteurs, équipe et réalisateur
Selon Citizen Digital, la coordinatrice d'intimité fait le lien entre les acteurs, les réalisateurs et les équipes quand il s'agit de préparer et de tourner des scènes sensibles, des baisers aux scènes les plus exposées. Elle établit des limites physiques claires, veille à un consentement éclairé, chorégraphie les gestes et protège la dignité des interprètes. En intégrant ce poste aux plateaux locaux, le secteur veut que les scènes délicates soient convenues à l'avance et exécutées sans danger, sans amputer la vision du réalisateur.
Pour la Kenya Film Commission, cette certification fixe une nouvelle référence pour les normes du secteur, au moment où le pays bâtit un cinéma professionnel, inclusif et compétitif au niveau mondial. Mpasho, qui reprend l'annonce, y voit un repère nouveau pour la sécurité des interprètes dans le cinéma et la télévision de la région.
Un détail pèse sur la lecture.
La commission annonce la certification, et elle figurait déjà parmi les partenaires du programme de formation, selon Sinema Focus : l'organisme qui célèbre la réussite a donc aussi contribué à la produire.
Citizen Digital ne nomme pas l'organisme qui a délivré le diplôme. Sinema Focus décrivait en octobre 2025 un programme d'un an de Safe Sets, une formation fondée en Afrique du Sud, en partenariat avec la GIZ (agence allemande de coopération), la MultiChoice Talent Factory Eastern Africa Academy et la Kenya Film Commission. À l'époque, Nice Githinji était en chemin pour devenir la première coordinatrice d'intimité certifiée du Kenya, et l'une des deux seules du pays.
Le mot « première » demande une précision.
Le même article citait deux autres membres de la promotion, un réalisateur kényan, Michael Mwangi Jones, et Uwera Maranatha, du Rwanda. Les textes que nous avons ouverts ne disent pas qui a été certifié, ni à quelle date.
Une enquête de mai 2024 à l'origine du programme
Le programme est né d'un constat de terrain. Sinema Focus le décrit comme le résultat direct d'une enquête menée en mai 2024 par la GIZ pendant un atelier sur la négociation des contrats et les conditions de travail équitables pour les femmes cinéastes du Kenya. Le harcèlement et les agressions pendant les scènes intimes y revenaient souvent.
Nice Githinji a commencé avec des ressources autodidactes tirées du site de l'Intimacy Directors & Coordinators, une plateforme dirigée par des femmes qui forme les professionnels de l'intimité pour la télévision, le cinéma et le théâtre. Elle s'est ensuite formée en 2024 auprès de la réalisatrice sud-africaine Sara Blecher, dans le cadre d'un programme de la GIZ et de la MultiChoice Talent Factory. Sinema Focus la crédite d'un travail sur le court métrage Transaction, sur la série Tuki? et sur la première saison de MTV Shuga Mashariki, dont elle assure la coordination pour la deuxième.
Sa lecture dépasse la sécurité des plateaux. « As Africans, we tend to hide intimacy, as if it isn’t a natural part of life », dit-elle. Elle ajoute : « if we’re telling authentic stories, we must show humans in full ». Le cadre sert ici la fiction : on montre mieux ce qui a été convenu.
Son horizon, tel que le rapporte Sinema Focus, est plus large qu'un plateau : des espaces sûrs, des formations certifiées et une éducation civique au consentement et aux rapports de pouvoir dans chaque chaîne de production africaine. Elle voudrait former d'autres coordinateurs en Afrique de l'Est et centrale, écrire des protocoles locaux et faire inscrire la pratique dans la législation nationale du cinéma. Ce sont des objectifs déclarés, pas des textes adoptés.
Le pouvoir d'un réalisateur, et le droit de dire non
Le métier a des racines que l'on peut dater. Dans un entretien du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) paru le 15 novembre 2023, la coordinatrice Paloma García Martens raconte qu'en 2004 l'Américaine Tonia Sina, directrice de combat scénique, a commencé à étudier la représentation de l'intimité et le harcèlement dans le cinéma. La série The Deuce, de HBO, a ensuite officialisé la fonction en 2018, dans le sillage du mouvement #MeToo.
Ce que ce métier règle, Paloma García Martens le dit sans détour. Un cinéaste, même bienveillant et ouvert au dialogue, incarne toujours, dit-elle, « le pouvoir absolu qui est perçu comme ayant le droit de vie ou de mort sur la carrière des comédiens et comédiennes ». D'où la difficulté, pour un interprète, de faire part de ses réserves ou simplement de dire non : il ne veut pas décevoir, craint de paraître déloyal, redoute pour sa réputation.
La bienveillance affichée d'un metteur en scène ne tient donc pas lieu de clause. Une autorité n'est pas moins réelle parce qu'elle est aimable, et c'est justement pour cela qu'un tiers vient la tenir à distance.
Sa consœur Monia Aït El Hadj décrit la méthode. La coordinatrice discute des scènes avec le réalisateur à partir du script, puis avec chaque interprète pour comprendre ses limites. Le cadrage, la lumière, les gestes attendus et le tempo se règlent en amont. Elle sert de facilitatrice « afin de limiter toutes les dynamiques de pouvoir qu’il peut exister », dit-elle, et elle porte la parole des acteurs : « Lorsqu’on donne une limite lors d’une scène, ce n’est pas la nôtre mais celle qui nous a été rapportée ».
Le consentement n'est pas donné une fois pour toutes. Monia Aït El Hadj veut que les interprètes puissent exprimer leurs limites et donner clairement leur accord « tout au long du processus créatif ». Paloma García Martens, elle, mène des entretiens individuels avant le tournage, puis un dernier entretien cinq minutes avant la prise, pour s'assurer de l'accord de chacun. Elle élabore aussi des protocoles de protection des images intimes, qui fixent qui a le droit de voir les rushs, et un plateau fermé qui limite l'accès aux seules personnes nécessaires.
Monia Aït El Hadj écarte l'idée d'une police des mœurs. « Il ne s’agit pas de censurer ou d’être une sorte de police des bonnes mœurs », précise Monia Aït El Hadj : le but est de faire se rencontrer ce qu'a imaginé un réalisateur et ce qu'un artiste est prêt à jouer. Un plateau où tout se règle à l'improvisation, ajoute-t-elle, ne laisse aucune place à ce travail de narration.
L'argument de méthode vient d'un autre métier du plateau. Paloma García Martens compare son métier à celui du coordinateur de cascades : « il ne viendrait à l’idée de personne de tourner une cascade sans préparation ». Pour les scènes d'intimité, dit-elle, il devrait en aller de même, avec cette différence que les blessures n'y sont pas visibles. Elle ajoute qu'un réalisateur qui travaille avec une coordinatrice peut aller au bout de son processus créatif, sans censure, parce que ce qui est permis a été dit à voix haute. Le cadre ne retire rien à la scène ; il décide seulement qui a donné quoi, et quand.
Ce que prévoit le cadre en France
En France, la Commission paritaire nationale emploi et formation de l'audiovisuel (CPNEF-AV) a publié une fiche métier. Elle définit la mission : « établir et faire respecter le cadre dans lequel sont préparées et tournées les scènes d’intimité », avec pour but d'arriver à « des accords conciliant consentement et besoins de la narration ».
Le travail se découpe en trois temps. Avant le tournage, le coordinateur ou la coordinatrice identifie les scènes du scénario et établit des documents précis, dont un protocole de tournage et des clauses écrites. Pendant, il ou elle vérifie que le cadre prévu est respecté, de l'installation des décors à l'usage des costumes et accessoires, et alerte les responsables en cas de manquement. Après, il ou elle contrôle la conformité des rushs, rédige des rapports pour la production et peut accompagner les comédiens qui le souhaitent.
La fiche annonce aussi une formation de référence : un certificat de qualification professionnelle (CQP) de coordinateur ou coordinatrice d'intimité, ouvert à partir de septembre 2025 et financé par l'Afdas.
La mesure du chemin parcouru tient dans un chiffre. En novembre 2023, Paloma García Martens comptait trois femmes seulement à exercer ce métier dans les pays francophones. Au Kenya, Sinema Focus comptait en octobre 2025 deux coordinatrices ou coordinateurs d'intimité dans tout le pays, avant la certification de Nice Githinji.
Pour le reste, Citizen Digital ne mentionne ni texte de loi ni prochain tournage de Nice Githinji. L'objectif qu'elle a donné à Sinema Focus, une place dans la législation nationale du cinéma et de la création, reste à atteindre.
Sources
- Coordinateur·rice d'intimité, CPNEF de l'audiovisuel, fiche métier
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