Des soucis d'argent qu'on n'ose pas évoquer au dîner, un problème au travail, un symptôme gênant. C'est ce que beaucoup de Français racontent désormais à un chatbot. Un sondage publié le 24 septembre 2026 par Proton chiffre le phénomène : 60,3 % des utilisateurs français de chatbots ont déjà abordé au moins un sujet sensible avec une IA.
Le même sondage relève le paradoxe qui va avec. 47,7 % des répondants français disent avoir peu ou pas confiance dans la capacité des entreprises d'IA à protéger ce qu'ils leur confient. C'est le taux de défiance le plus élevé des quatre pays étudiés.
On se confie, donc, sans faire confiance.
Le décalage n'est pas neuf, il accompagne les machines à qui l'on parle depuis ELIZA et ses premiers confidents, dans les années soixante. Ce qui change, c'est l'échelle, et ce que les entreprises peuvent faire de ces conversations.
Ce que les gens racontent
Proton a interrogé 4 014 utilisateurs de chatbots en France, en Allemagne, au Royaume-Uni et aux États-Unis, dont 1017 en France selon Clubic. Au total, 66 % des sondés déclarent avoir abordé au moins un sujet sensible. Les États-Unis sont en tête avec 68,4 %. La France ferme la marche.
Les sujets varient d'un pays à l'autre. En France et au Royaume-Uni, les finances personnelles arrivent en premier. En Allemagne, c'est la santé mentale, et aux États-Unis, les difficultés professionnelles. Selon les chiffres français repris par Clubic, l'argent concerne 30 % des confidences, le travail 24 % et la santé mentale 21 %. Les relations amoureuses et la sexualité pèsent 13 % chacune, les conflits familiaux 10 %.
Les proches gardent la première place.
Pour tous les sujets étudiés, les amis et la famille restent les interlocuteurs préférés, devant les chatbots, les thérapeutes et les représentants religieux. Mais l'écart se resserre sur l'argent : en France, l'IA n'était qu'à deux points des proches. Clubic donne le détail, 38 % des Français préfèrent parler finances avec un chatbot, contre 40 % avec leur entourage.
Pourquoi une machine plutôt qu'une personne
Deux raisons dominent : la facilité d'utilisation et l'absence de jugement. La confidentialité est citée aussi, mais derrière. Selon Clubic, 43 % des répondants français mettent en avant l'absence de jugement, 38 % la disponibilité et 29 % la qualité des conseils.
Le motif dépend du sujet. Pour le travail et l'argent, c'est la praticité qui l'emporte presque partout. Pour la santé mentale, la France et l'Allemagne citent d'abord la facilité, les États-Unis et le Royaume-Uni l'absence de jugement. Et pour l'attirance physique, les répondants français invoquent en premier l'absence de jugement.
On comprend la logique. Un chatbot répond à trois heures du matin, ne lève pas les sourcils et n'en parlera pas au prochain repas de famille. Pour une question qu'on trouve honteuse, c'est un interlocuteur commode. Ce qu'on perd en route, c'est quelqu'un qui se souvient de vous autrement que par écrit, qui peut vous contredire, et qui porte une part du poids avec vous. Nous revenons souvent sur ce point dans les études sur la solitude et les compagnons IA.
Comment ça marche : du souci isolé au portrait
La crainte principale des sondés tient moins à la conservation des conversations qu'à leur usage. En France, selon Clubic, le profilage publicitaire inquiète 52 % des répondants, contre 49 % pour l'entraînement des modèles.
L'inquiétude a une base simple. Une question sur un découvert, prise seule, ne dit pas grand-chose. Ajoutez une question sur des insomnies la semaine suivante, puis une dispute avec un frère, et le chatbot dispose d'un portrait assez précis : vos finances, votre santé, vos relations. Un moteur de recherche voit vos requêtes. Une conversation livre aussi le contexte, les hésitations, ce qui revient.
Eamonn Maguire, directeur de l'ingénierie IA chez Proton, le formule ainsi : « Une recherche sait ce que vous avez demandé. L'IA perçoit l'hésitation, les questions qui suivent et le contexte personnel qui se glisse entre les lignes ». Venant d'une entreprise qui vend justement un assistant présenté comme confidentiel, la phrase est aussi un argument commercial, mais elle décrit correctement la différence entre une requête et une conversation.
Les répondants disent ce qui les rassurerait. La garantie que leurs échanges ne serviront pas à entraîner des modèles pousserait 44 % d'entre eux à partager davantage, 40,7 % en France. Et plus de 70 % se disent prêts à utiliser un chatbot conçu pour la confidentialité, de 71,1 % en Allemagne à 82 % au Royaume-Uni. Mozilla avait déjà passé au crible les applications de compagnons romantiques et aucune n'avait satisfait ses critères de confidentialité.
Les limites
Il faut lire ces chiffres en gardant en tête qui les publie. Proton commercialise son propre assistant IA, Lumo, présenté comme « l'assistant IA conçu pour la confidentialité », et fait de ce thème son argument de vente. Un sondage qui conclut que les utilisateurs veulent une IA plus respectueuse de leurs données sert donc directement ses intérêts. L'entreprise précise que les sondés ne savaient pas qui commandait l'étude, pour limiter ce biais dans les réponses. Cela ne change rien au choix des questions.
La méthode compte aussi.
C'est une enquête en ligne d'environ 12 questions, auprès de personnes qui utilisent déjà un chatbot. Elle ne dit rien des Français qui n'en utilisent pas. Elle mesure ce que les gens déclarent, sans observer leurs conversations réelles, ce que Proton reconnaît dans sa note de méthode.
Les chiffres eux-mêmes demandent de la prudence. Les principaux enseignements publiés par Proton annoncent 48 % d'utilisateurs prêts à partager davantage sans entraînement des modèles, le corps du texte donne 44 %. Et les pourcentages français par sujet ne figurent pas sur la page de Proton : ils viennent de la présentation reprise par Clubic.
Reste un constat qui tient malgré ces réserves. Parler à une machine de ce qu'on n'ose dire à personne est devenu banal, alors que la confiance dans ceux qui gardent ces conversations ne suit pas. Pour qui cherche à se confier, la question utile n'est pas seulement de savoir si le chatbot écoute bien. C'est de savoir ce qu'il advient de ce qu'on lui dit.
