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Dans un chalet de Martigny, un père et son fils se disent « je t’aime » chaque jour

Dans un entretien de L’illustré paru le 1er octobre 2026 et relayé par Blick, Christian et Barthélémy Constantin disent s’échanger un « je t’aime » chaque jour. Chez les pères et leurs fils adultes, une étude sur 55 duos décrit surtout une affection faite d’actes.

Illustration : Reflets / Strugggl

Christian Constantin, 69 ans, président du FC Sion, et son fils Barthélémy, 31 ans, directeur sportif du club, disent s’échanger un « je t’aime » chaque jour. Ils l’ont raconté à L’illustré, dans un entretien paru le 1er octobre 2026 et publié en ligne par Blick. Les études sur les pères et leurs fils adultes décrivent pourtant une affection qui passe d’abord par les actes.

Une caresse dans le dos avant de dormir

Le lieu est une ancienne grange transformée en chalet, accrochée aux hauteurs de Martigny, en Valais. Le magazine annonce que le football n’est pas la vedette de la journée : les deux hommes parlent surtout en père et fils, de ce qui se transmet et de ce qui les lie. Le reste de l’entretien, sur le club, n’entre pas dans ce récit.

À la question « chez les Constantin, on se dit je t’aime ? », Christian répond : « Bien sûr ! Tous les jours. » Barthélémy précise que l’habitude ne dépend pas de la durée de l’appel. On peut avoir passé deux heures au téléphone ou trente secondes, dit-il, on finit toujours par ce mot. Même en se quittant le soir : « Ciao, je t’appelle plus tard, je t’aime. » Il ajoute avoir toujours dit « je t’aime » à ses parents, à ses sœurs, aux gens qu’il aime, et conclut : « Chez nous, ce mot a toujours été utilisé. »

Le geste accompagne la parole. Quand ils partagent une chambre d’hôtel à l’étranger et que Barthélémy reste sur son téléphone tard le soir, son père vient lui faire une caresse dans le dos avant de s’endormir, en lui disant : « Pose ton tél’, il faut que tu te reposes. » À celui que le public connaît comme un homme dur, Christian oppose : « j’ai toujours été fleur bleue ». Il se décrit avec deux personnalités, très cartésien quand on parle de chiffres et de choses matérielles, beaucoup plus sensible devant le mal-être et la maladie.

La rubrique promet des hommes qui se livrent « sans filtre ». L’étiquette fait sourire pour un entretien à deux voix, pendant lequel, selon le magazine, les rires ne manquent pas.

Chez les Constantin, le mot et le geste vont ensemble.

La formule n’est pas neuve. En novembre 2024, 24 heures publiait une interview croisée du même duo, à l’occasion des 30 ans de Barthélémy, sous un titre presque identique, réservée aux abonnés. Le journal y annonçait une conversation sur l’amour et l’avenir, et une photo montrait les deux hommes avant de partager une raclette au restaurant La Streif, à Martigny. Le décor a changé, un restaurant en 2024, un chalet en 2026. La phrase, elle, a tenu.

Chez les pères et leurs fils adultes, l’affection passe par les actes

Vu par la recherche, cet entretien ressemble presque à une exception. Kory Floyd, professeur de communication à l’université d’Arizona, travaille depuis des années sur la façon dont les hommes expriment l’affection. Avec le spécialiste de la communication familiale Mark Morman, il a publié en 1999, dans la revue Communication Studies (relue par des pairs), une étude fondée sur 55 paires de pères et de jeunes fils adultes, tous liés par le sang.

Le résultat principal tient en une phrase : pères et fils communiquent l’affection davantage par le soutien concret que par des expressions verbales ou non verbales directes. L’étude relève aussi que les pères sont plus affectueux envers leurs fils adultes que ceux-ci ne le sont envers eux. Selon la page de l’université, cette affection est surtout associée à ce que les auteurs nomment la féminité psychologique des participants et à l’idée que l’affection entre père et fils est un comportement approprié.

Dans un texte de vulgarisation repris par le Wausau Pilot & Review, d’abord paru sur The Conversation, Kory Floyd résume ses travaux : les hommes expriment plus volontiers leur affection en faisant quelque chose d’utile qu’en disant ou en écrivant « je t’aime ». La tendance est plus nette entre hommes, mais elle se retrouve avec les femmes. Il cite Glenn, 41 ans, qui rend visite à ses parents le dimanche. Pendant que sa femme bavarde avec sa belle-mère, Glenn et son père regardent la télévision, bricolent la voiture ou réparent quelque chose dans la maison, en échangeant à peine quelques mots.

Pour l’épouse de Glenn, ces activités prouvent que les deux hommes ne savent pas dire ce qu’ils ressentent. Glenn et son père répondent que leurs moments préférés et les plus forts sont justement ceux qu’ils passent à faire quelque chose ensemble. L’activité, disent-ils, est l’expression de l’amour : elle le signifie et le renforce.

Kory Floyd explique ce décalage par une tension entre intimité et masculinité. La relation père-fils est une relation familiale, donc proche, mais aussi une relation entre deux hommes, soumise à des attentes culturelles qui valorisent la compétition, l’indépendance et l’autonomie, au détriment des signes d’intimité qui peuvent trahir une vulnérabilité. Il juge fréquent que, à un certain moment, pères et fils bâtissent leur relation sur des activités partagées plutôt que sur des mots partagés.

Le père se croit affectueux, le fils n’en est pas toujours certain

Une seconde étude de Floyd et Morman, parue en 2005 dans le Journal of Social and Personal Relationships, ajoute un détail que l’entretien des Constantin ne permet pas de vérifier. Elle porte sur 115 duos d’hommes adultes et de leurs fils adultes et teste ce que les auteurs appellent une théorie naïve de l’affection : les enfants croiraient que l’affection de leurs parents est une ressource limitée, qu’ils se disputent avec leurs frères et sœurs.

Les données vont dans ce sens. Plus un fils a de frères et sœurs, moins il déclare recevoir d’affection de son père, alors que ce nombre n’a aucun lien avec ce que les pères eux-mêmes déclarent. Pères et fils s’accordent dans l’ensemble sur le niveau d’affection, mais les pères disent en donner plus que les fils ne disent en recevoir. Les auteurs en concluent que ce genre de raisonnement n’est pas réservé aux petits : il continue de peser sur l’expérience familiale à l’âge adulte.

Pour des lecteurs en France, en Belgique, en Suisse ou au Québec, la leçon n’est pas dans le chiffre mais dans l’écart : donner et recevoir ne se mesurent pas de la même manière des deux côtés de la table. Barthélémy Constantin dit pour sa part que le mot circule aussi avec ses sœurs, ce qui, s’il décrit bien sa famille, laisserait peu de place à cette rivalité. Cela reste une seule voix, recueillie un seul jour.

Kory Floyd précise enfin qu’il n’y a rien de mal à souhaiter une relation plus expressive : beaucoup d’hommes deviennent, avec le temps, plus démonstratifs en paroles envers leur père ou leur fils. Glenn lui-même a dit, à l’occasion, qu’il aimerait pouvoir parler plus directement de leurs sentiments.

Au Québec, un sac de pots de sauce à spaghetti

Le mot et l’acte ne s’opposent pas toujours aussi nettement. Dans une chronique de La Presse+ (édition du 14 décembre 2021), un fils raconte qu’il a la chance d’avoir un père qui l’aime et qui sait le lui dire. Il ajoute que même pour cet homme moderne, qui a un jour payé pour qu’il consulte une psychologue, les deux mots restent un peu pénibles à sortir, comme s’il se levait trop vite de son fauteuil.

C’est donc par le détour que passe le soin. Le père, qui habite à Rimouski alors que son fils vit à Montréal, ne le laisse jamais repartir sans un sac de pots de sauce à spaghetti, de barres tendres, de fruits et de boissons gazeuses, même si tout est décongelé à l’arrivée. Il rapporte aussi des outils de sa quincaillerie préférée (« ça peut toujours servir »), à un fils qui n’a, de son propre aveu, pas la moindre fibre manuelle. Et il lui raconte avec enthousiasme les épisodes de Madame Lebrun, une émission que son fils ne goûte guère, parce que cela leur donne quelque chose en commun.

Le chroniqueur en tire une règle de table : « Non, les papas ne sont pas toujours bons pour dire leur amour. Mais ils sont souvent très bons pour le démontrer. » Il demande qu’on encourage les pères à dire à voix haute ce qu’ils ressentent, sans méconnaître leur façon propre de communiquer.

Il y a là une générosité qui a un coût et un poids, celui d’un sac porté de Rimouski à Montréal, et qui ne cherche pas à flatter.

Ce qu’on ne sait pas encore

Tout repose sur un entretien de magazine, relayé par Blick : on lit ce que les Constantin disent de leurs habitudes, pas ce qu’en pensent leurs proches. Les deux études citées datent de 1999 et de 2005, et les pages consultées n’en donnent ni l’origine géographique des participants ni le financement. Le texte de Kory Floyd est un essai de vulgarisation, pas un résultat de plus : il décrit une tendance générale, qui laisse de la place à des familles où l’on dit les choses plus souvent. Un père qui dit « je t’aime » chaque jour et un père qui répare la voiture de son fils peuvent, pour ce que les sources montrent, tenir la même place dans la vie de celui qui les reçoit.

La version audio de cet article est lue par une voix de synthèse générée par IA.