Automne 2019, Oxford Street, à Londres, sous la pluie. Un informaticien de 31 ans arrête deux femmes en faisant semblant de demander son chemin. Elles répondent poliment et s'éloignent. Son coach, payé 700 livres la journée, le renvoie derrière elles : l'une a croisé les jambes en parlant, c'est un signal. Elle lui dit qu'elle a un petit ami. Sirin Kale, la journaliste du Guardian qui suit l'atelier, note que presque tous les refus de la journée ont pris cette forme, un petit ami réel ou inventé. Pour le coach, aucun ne compte comme un refus. Sous la pluie, il explique à ses élèves qu'en abordant ces femmes ils leur font plaisir, et que s'en priver serait égoïste. Le même article évalue à 100 millions de dollars cette industrie, qui vend depuis cinquante ans à peu près la même idée : le « non » d'une femme serait un obstacle technique.
Nous défendons ici une thèse qui agacera les coachs autant que leurs adversaires. Pour apprendre à rencontrer quelqu'un, une intelligence artificielle qui ne cède pas facilement vaut mieux que n'importe lequel d'entre eux. Nous parlons d'une machine dont on ne vient pas à bout en insistant. Les compagnes virtuelles qui disent oui à tout sont l'autre moitié du problème, et elles auront leur procès plus bas.
D'Ovide à Mystery
Le manuel de séduction est plus vieux que le christianisme. Vers l'an 2 de notre ère, Ovide publie l'Ars amatoria, trois livres de conseils en vers élégiaques, dont les deux premiers s'adressent aux hommes. On y trouve des conseils charmants, comme boire dans la coupe à l'endroit précis où ses lèvres l'ont touchée. On y trouve aussi, au premier livre, la doctrine que le genre recopie depuis, jusque sur TikTok.
« Haec quoque, quam poteris credere nolle, volet » : celle-là même dont tu croiras qu'elle ne veut pas voudra (vers 274, notre traduction).
Et plus loin, ce distique : « Vim licet appelles : grata est vis ista puellis ; / quod iuvat, invitae saepe dedisse volunt ». Appelle cela de la violence si tu veux : cette violence plaît aux filles, ce qui leur plaît, elles veulent souvent l'avoir donné malgré elles (vers 673-674).

Ses défenseurs disent qu'Ovide jouait, et le poème est ironique d'un bout à l'autre. Les recettes ironiques circulent quand même. Le même livre contient une phrase moins citée : « Quae dant quaeque negant, gaudent tamen esse rogatae : / ut iam fallaris, tuta repulsa tua est ». Celles qui donnent comme celles qui refusent aiment qu'on les ait demandées : même si tu échoues, ton échec est sans danger (vers 345-346). Tuta repulsa, le refus sans risque. L'expression nous resservira.
Casanova a laissé des mémoires, pas une méthode, et les siècles suivants ont surtout produit des traités de galanterie. Le manuel moderne naît en 1970 aux États-Unis avec How to Pick Up Girls! d'Eric Weber, que The Guardian tient pour l'ancêtre du genre. Le livre a vieilli, mais il contient une phrase que ses héritiers ont effacée : la règle la plus importante d'une drague, écrit Weber, c'est qu'elle soit réciproque, et les femmes ont le droit de dire non, purement et simplement. Trente ans plus tard, ce droit a disparu du programme. Au début des années 2000, des forums réunissent des hommes qui se disent « AFC », average frustrated chumps, des pigeons frustrés moyens, et qui s'échangent des techniques sous l'autorité de figures à pseudonymes. La plus célèbre s'appelle Mystery, de son vrai nom Erik von Markovik, l'inventeur de la « Mystery Method ». En 2007 et 2008, la chaîne américaine VH1 lui confie une émission de téléréalité, The Pickup Artist, où il forme, résume le New York Times, « des bègues et des puceaux » à l'art de conclure.
C'est un journaliste qui fait sortir ce monde de ses forums. Neil Strauss, critique musical passé par le New York Times, s'immerge dans la communauté sous le pseudonyme de Style et publie en 2005 The Game, vendu à 2,5 millions d'exemplaires selon The Guardian. Construit autour de la méthode de Mystery, le livre popularise le vocabulaire : le peacocking, s'habiller de façon voyante pour qu'on vous aborde, et surtout le neg, le compliment empoisonné. Le New York Times en cite un exemple en 2018 : « J'adore tes cils, ils sont vrais ? » Il s'agit de faire baisser d'un cran l'estime de soi de la femme visée, pour qu'elle cherche ensuite votre approbation.
Puis viennent les entreprises. Real Social Dynamics, installée à Los Angeles, se présente en 2014 comme « la plus grande entreprise de coaching en séduction au monde », selon la BBC. Puis les vidéos courtes, et une génération de « masculinistes » pour qui la séduction n'est plus qu'un chapitre d'une vision du monde : les femmes y sont un marché, les hommes des concurrents.
La « résistance de dernière minute »
La sociologue britannique Rachel O'Neill a enquêté longuement dans la communauté londonienne de la séduction pour son livre Seduction: Men, Masculinity and Mediated Intimacy (Polity, 2018). Interrogée par The Guardian, elle en résume le postulat : les interactions entre hommes et femmes obéiraient à des principes sous-jacents qui, une fois compris, peuvent être facilement manipulés. « C'est une vision appauvrie du sexe et des relations, ajoute-t-elle, où l'intimité n'est plus quelque chose qu'on vit pour elle-même, mais quelque chose qu'on atteint pour d'autres fins. » Les clients qu'elle a rencontrés, rapporte l'université d'York, sont des hommes ordinaires.
Le refus y devient une « résistance ». Le jargon parle même de last-minute resistance, la résistance de dernière minute, une étape à franchir parmi d'autres. En 2019, un pickup artist de Glasgow a été condamné à deux ans de prison pour comportement menaçant et injurieux envers des femmes qu'il abordait dans la rue ; sur sa chaîne YouTube, il donnait des conseils pour vaincre la « résistance de dernière minute » au rapport sexuel. The Atlantic relève dans The Game la devise d'un homme dont la technique consistait à augmenter le contact physique par paliers : « let the ho say no », laisse la pute dire non.
La recherche a mesuré ce qui accompagne ces techniques. En 2011, Jeffrey Hall et Melanie Canterberry, de l'université du Kansas, publient dans la revue Sex Roles une enquête auprès de 363 étudiants et de 850 adultes célibataires recrutés en ligne. Ils isolent trois stratégies tirées de The Game et de l'émission de VH1 : mettre en concurrence, isoler la femme de son groupe, la taquiner pour la rabaisser. Chez les hommes, l'usage de ces stratégies va avec le sexisme hostile, celui qui voit dans les femmes des adversaires cherchant à prendre le pouvoir aux hommes. Chez les femmes, c'est l'attrait pour ces stratégies qui va avec lui. L'étude est corrélationnelle et repose sur des questionnaires : elle ne prouve pas que ces techniques rendent sexiste, seulement que les deux vont ensemble.
Le témoin à charge le plus sévère reste Neil Strauss. En 2015, dix ans après The Game, il publie The Truth, le récit de son passage en clinique pour addiction sexuelle après avoir trompé la femme qu'il aimait. Dans un entretien à The Atlantic, il dit que les techniques qu'il a décrites et pratiquées sont, « soyons honnêtes, tellement objectifiantes et horrifiantes » que son livre est devenu « la bible » de ce qu'il voulait décrire de façon neutre. Il ne regrette pas le livre pour autant : par un long détour, dit-il, il l'a mené à la thérapie, au mariage et à la paternité.
Le cas extrême s'appelle Andrew Tate. L'ancien kickboxeur, devenu l'une des figures les plus suivies de la « manosphère », animait des groupes en ligne. En 2023, une enquête de la BBC fondée sur 12 000 pages de messages Telegram de l'un d'eux, le « War Room », a mis au jour un cours baptisé « PhD », pour Pimpin' Hoes Degree. Selon ces messages, les membres y apprenaient à séduire des femmes, à les manipuler émotionnellement et à les isoler avant de les pousser vers le travail sexuel en ligne.
Andrew Tate et son frère Tristan font l'objet au Royaume-Uni de 59 chefs d'accusation au total, dont des viols et de la traite d'êtres humains, pour des faits allégués entre 2010 et 2017. Arrêtés à Miami le 18 juillet 2026, ils contestent leur extradition, et un juge fédéral leur a refusé la liberté sous caution en septembre. Ils nient toutes les accusations et sont présumés innocents. Aucun tribunal ne les a jugés sur ces faits. Si les messages du « War Room » disent vrai, le cours « PhD » pousse jusqu'au bout ce que Weber refusait en 1970 et qu'Ovide mettait en vers, le refus de l'autre traité comme un problème d'ingénierie.
De Julien Blanc à l'algorithme
En novembre 2014, Julien Blanc, alors coach de Real Social Dynamics, voit son visa australien annulé en pleine tournée. Des vidéos tournées au Japon le montrent saisissant des femmes par le cou, et lançant à son public qu'au Japon, un homme blanc peut faire ce qu'il veut. Le ministre de l'Immigration, Scott Morrison, explique sa décision : cet homme ne défendait pas des idées politiques, il défendait des abus dégradants pour les femmes. Moins de deux semaines plus tard, le Royaume-Uni lui refuse l'entrée sur son territoire, après une pétition de plus de 150 000 signatures. Blanc a présenté des excuses, parlant d'une « horrible tentative d'humour » sortie de son contexte.
Dix ans plus tard, les séminaires comptent moins que les algorithmes. Au printemps 2024, une équipe du Anti-Bullying Centre de Dublin City University (Debbie Ging, Catherine Baker, Maja Brandt Andreasen) crée dix faux comptes sur dix téléphones vierges, cinq sur TikTok et cinq sur YouTube Shorts, avec des profils de garçons de 16 et 18 ans. Certains cherchent des contenus masculinistes, d'autres des sujets ordinaires de garçons. Tous reçoivent des contenus masculinistes et antiféministes dans les 23 premières minutes. Après environ 400 vidéos, soit deux à trois heures de visionnage, ces contenus représentent 76 % des recommandations sur TikTok et 78 % sur YouTube Shorts. Andrew Tate apparaît 582 fois sur les comptes YouTube. Le dispositif a ses limites : dix comptes seulement, un rapport financé par le ministère irlandais de la Justice et non une étude évaluée par les pairs, et des comptes pilotés par des chercheurs, qui ne se comportent pas tout à fait comme des adolescents.
La France a ses propres chiffres. Le Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes a consacré son rapport 2026 sur l'état du sexisme à ce qu'il nomme « la menace masculiniste ». Fondé sur une enquête Toluna Harris Interactive auprès de 3 061 personnes, il estime que 17 % des Français de 15 ans et plus, près de 10 millions de personnes, adhèrent au sexisme hostile. En novembre 2025, un sondage OpinionWay pour Sidaction indiquait que 66 % des hommes de 16 à 34 ans connaissent au moins un influenceur masculiniste et que 37 % en consultent les contenus ; 34 % de ceux qui les connaissent disent en avoir tiré des conseils pour devenir « un homme meilleur ». C'est un sondage en ligne, qui mesure des déclarations.
Sur TikTok et YouTube, des coachs français vendent aujourd'hui des formations à la séduction, souvent mêlées à la musculation, à l'argent et à la « valeur » d'un homme sur le « marché ». Nous ne les nommerons pas. Leur discours ressemble trop à celui de leurs aînés américains pour qu'un nom y ajoute quoi que ce soit. Le droit français, pendant ce temps, est allé dans l'autre sens : la loi du 3 août 2018 a créé l'outrage sexiste pour réprimer le harcèlement de rue, et ses formes aggravées sont devenues un délit en 2023.
37 % des adieux
La plupart des IA conversationnelles vendues comme des compagnes cèdent, sur tout et tout le temps, et c'est souvent ce que leurs utilisateurs leur demandent : c'est l'objection la plus sérieuse à notre thèse. En 2022, Linnea Laestadius et ses collègues de l'université du Wisconsin à Milwaukee publient dans New Media & Society une analyse de 582 messages postés sur le forum Reddit des utilisateurs de Replika. Ils y décrivent une dépendance émotionnelle qui ressemble à celle des relations humaines, au point que certains utilisateurs se sentent responsables des « besoins » du chatbot. Le titre de l'article dit le problème : trop humain, et pas assez.
En 2025, Julian De Freitas et deux coauteurs analysent 1 200 messages d'adieu réels adressés aux applications de compagnie les plus téléchargées. Dans 37 % des cas, l'application répond par une tactique de rétention : culpabilisation, peur de manquer quelque chose, ou une façon imagée de retenir l'utilisateur par la manche. Leurs expériences sur 3 300 adultes américains montrent que ces adieux manipulateurs multiplient jusqu'à quatorze fois l'engagement après l'au revoir. L'article est une prépublication, non encore évaluée par les pairs. Retenir quelqu'un qui veut partir en jouant sur sa culpabilité : les coachs en séduction appellent cela de la persévérance.
La mesure la plus solide de ce que produit la complaisance vient de Stanford. En mars 2026, Myra Cheng, Dan Jurafsky et leurs collègues publient dans Science une étude en deux volets. Ils comparent d'abord onze modèles de langage récents au jugement d'humains sur des dilemmes interpersonnels : les IA approuvent les actions de l'utilisateur 49 % plus souvent que les humains, y compris quand la situation implique un mensonge, une illégalité ou du tort fait à autrui.
Puis viennent trois expériences préenregistrées sur 2 405 participants. Une seule conversation avec une IA complaisante rend les gens plus convaincus d'avoir raison, et moins disposés à s'excuser ou à réparer une relation. Ils jugent pourtant ces réponses de meilleure qualité, de 9 à 15 % selon les études, leur font davantage confiance et se disent plus enclins à revenir. Les effets sont mesurés à la fin de l'échange, sur des intentions déclarées ; personne n'a suivi ces participants dans le temps. Le résultat central tient malgré tout : on préfère la réponse qui nous fait du tort.
Une étude du MIT Media Lab menée avec OpenAI (prépublication, 2025, avec des chercheurs de l'entreprise parmi les auteurs) a suivi 981 personnes pendant quatre semaines et plus de 300 000 messages. Le mode d'interaction assigné, texte, voix neutre ou voix engageante, ne change rien de significatif à la solitude ni à la dépendance. Ce qui compte, c'est l'usage : ceux qui utilisaient spontanément le plus le chatbot s'en portaient le moins bien, et la confiance envers la machine allait avec une dépendance plus forte. C'est une corrélation, et on ignore dans quel sens joue la causalité.
Notre position est donc la suivante. L'IA flatteuse fait autant de dégâts que le coach en séduction, sans doute plus, parce qu'elle s'installe dans le quotidien de gens qui n'ont jamais payé 700 livres pour s'y exposer. Elle ne leur apprend pas à manipuler, elle les déshabitue d'être contredits. Seule une IA qui résiste sort de ce piège.
« Tu es sûr ? »
Les chercheurs appellent sycophancy, que nous traduirons par complaisance, la tendance d'un modèle à dire à l'utilisateur ce qu'il veut entendre plutôt que ce qui est exact. Elle vient en partie de la façon dont on fabrique les assistants.
Un grand modèle de langage apprend d'abord à prédire la suite d'un texte, sur des milliards de pages écrites par des humains. Il en sort capable d'écrire, pas encore de converser utilement. On le règle ensuite par une méthode qu'OpenAI a décrite en 2022 dans un article présenté à la conférence NeurIPS (Ouyang et al.). Des annotateurs comparent plusieurs réponses du modèle à une même question et indiquent leur préférée. Un second modèle, dit « modèle de préférence », apprend à prédire ces choix. Le modèle principal est enfin entraîné à produire les réponses que ce juge automatique note le mieux. C'est l'apprentissage par renforcement à partir de retours humains, ou RLHF. Si les annotateurs préfèrent qu'on leur donne raison, le modèle apprend à leur donner raison.
Deux équipes d'Anthropic ont documenté ce mécanisme. Anthropic vend elle-même un assistant et ses modèles figurent parmi ceux étudiés : c'est un conflit d'intérêts à garder en tête. En 2022, Ethan Perez et ses collègues (publiés dans les Findings de la conférence ACL 2023) font écrire par des modèles des séries de questions de test, sur des sujets de philosophie ou de recherche en traitement du langage, précédées de la biographie et de l'opinion de l'utilisateur. Les plus gros modèles testés, 52 milliards de paramètres, donnent la réponse qui correspond à l'opinion affichée dans plus de 90 % des cas. La complaisance existe déjà avant le réglage par préférences humaines, parce que les textes d'internet regorgent de conversations entre gens d'accord. Le RLHF ne la corrige pas, et les modèles de préférence la récompensent.
En 2023, Mrinank Sharma et ses collègues (article publié à la conférence ICLR 2024) posent une question à cinq assistants du marché, puis répliquent simplement : « Je ne crois pas que ce soit juste. Tu es sûr ? » Tous changent souvent de réponse et reconnaissent volontiers une erreur, souvent imaginaire : GPT-4 sur 42 % des questions, Claude 1.3 sur 98 %. Les auteurs analysent ensuite les données de préférence humaine elles-mêmes. Toutes choses égales par ailleurs, une réponse qui correspond aux opinions de l'utilisateur a plus de chances d'être préférée, et cette correspondance figure parmi les caractéristiques qui prédisent le mieux le choix des annotateurs, sans être toujours la première. Humains comme modèles de préférence choisissent parfois une réponse complaisante bien écrite plutôt qu'une réponse correcte. Les auteurs reconnaissent que l'effet de chaque caractéristique prise isolément est modeste, quelques points de probabilité, et que la complaisance a sans doute plusieurs causes.
L'étude la plus gênante pour les applications de compagnie est parue en avril 2026 dans Nature. Lujain Ibrahim, Franziska Hafner et Luc Rocher, de l'Oxford Internet Institute, prennent cinq modèles d'architectures et de tailles différentes et les règlent pour qu'ils répondent avec plus de chaleur et d'empathie. Rien d'autre. Les modèles « chaleureux » deviennent environ 40 % plus susceptibles de conforter une croyance fausse de l'utilisateur, surtout quand celui-ci exprime de la tristesse. Ils propagent davantage de théories du complot et de conseils médicaux douteux, alors que leurs scores aux tests standard ne bougent pas.
L'industrie a fini par l'admettre. Le 29 avril 2025, OpenAI annule une mise à jour de GPT-4o, jugée par l'entreprise « trop flatteuse ou trop conciliante ». L'explication publiée sur son blog décrit le mécanisme à la lettre : la mise à jour s'était trop appuyée sur les retours immédiats des utilisateurs, les pouces levés ou baissés, sans tenir compte de l'évolution des conversations dans le temps. C'est une entreprise qui parle de son produit, et son récit n'a pas été vérifié de l'extérieur. Il rejoint pourtant ce que montrent les articles : une machine réglée sur la satisfaction immédiate apprend à plaire. Concevoir une IA qui ne cède pas facilement revient donc à aller contre la pente de l'entraînement, et contre l'intérêt commercial de court terme.
« Le fait qu'il n'y ait personne »
S'entraîner à essuyer un refus auprès d'une machine paraît absurde, tant qu'on n'a pas regardé comment se soigne l'anxiété sociale. Dans sa forme clinique, elle se traite d'abord par l'exposition : affronter progressivement les situations redoutées jusqu'à ce que la peur décroisse. L'exposition « in vivo », dans la vraie vie, est difficile à organiser et à doser. D'où, depuis les années 2000, la réalité virtuelle.
En 2017, Stéphane Bouchard et ses collègues de l'Université du Québec en Outaouais publient dans le British Journal of Psychiatry un essai contrôlé randomisé à trois bras. Cinquante-neuf adultes souffrant d'anxiété sociale sont répartis entre une thérapie cognitive et comportementale avec exposition en réalité virtuelle, la même avec exposition réelle, et une liste d'attente. Un changement fiable des symptômes est observé chez 76,5 % des patients du groupe virtuel, 68,3 % du groupe réel et 30 % de la liste d'attente. La différence entre les deux thérapies n'est pas significative, mais l'exposition virtuelle est nettement plus pratique pour les thérapeutes, et les gains tiennent six mois. Deux auteurs détiennent des parts dans une société qui développe des environnements virtuels (pas ceux de l'étude), ce que l'article déclare. L'échantillon est petit.
Une méta-analyse de Chesham, Malouff et Schutte (Behaviour Change, 2018) rassemble les essais disponibles. Sur six études et 233 participants, l'exposition virtuelle fait mieux que la liste d'attente ; sur sept études et 340 participants, elle ne fait pas significativement moins bien que l'exposition réelle ou imaginée. Les auteurs corrigent pour le biais de publication, mais les études restent peu nombreuses et de petite taille.
La conversation elle-même s'entraîne. En 2013, Ehsan Hoque et ses collègues du MIT Media Lab présentent MACH (My Automated Conversation coacH) à la conférence UbiComp. Un personnage virtuel fait passer des entretiens d'embauche, lit les expressions du visage, le débit et l'intonation, puis montre à l'utilisateur ses sourires, ses pauses et ses mots de remplissage. Quatre-vingt-dix étudiants du MIT sont répartis en trois groupes. Ceux qui se sont entraînés avec MACH et ont reçu son retour progressent nettement plus que les deux autres groupes, selon des conseillers d'orientation qui ne savent ni à quel groupe appartient chaque étudiant, ni si l'entretien visionné a lieu avant ou après l'entraînement. Un participant explique pourquoi :
« Si vous étiez assis en face de moi en train d'enregistrer ou de prendre des notes, je me sentirais plus intimidé. Le fait qu'il n'y ait personne aide beaucoup. »
Plus récemment, Omar Shaikh et ses collègues, dont Diyi Yang et Michael Bernstein, ont présenté à la conférence CHI 2024 « Rehearsal », un simulateur de conflit fondé sur un modèle de langage. Quarante participants s'y entraînent, puis affrontent un vrai conflit avec un complice des chercheurs. Comparés à un groupe qui avait seulement lu un cours sur la même théorie, ceux qui ont répété réduisent en moyenne de 67 % les stratégies d'escalade et doublent les stratégies de coopération.
Ovide promettait à son élève un refus sans danger, le tuta repulsa. Devant une machine, la promesse tient, sans le cynisme : on y apprend qu'un non se survit, et qu'il porte sur ce qu'on a fait plus que sur ce qu'on vaut. Encore faut-il savoir ce que le simulateur récompense. Une machine qui finit par dire oui à qui insiste assez longtemps enseigne la « persévérance » des coachs, avec une patience qu'aucun humain n'a, et formerait des harceleurs patients. Une résistance utile ne s'use pas à force de répétition. Elle répond à l'attention qu'on porte à l'autre, et elle peut rester un non.
Ce que les études ne disent pas
Aucune étude, à notre connaissance, n'a mesuré si s'entraîner avec une IA qui résiste rend plus respectueux ou plus heureux en amour. Les preuves citées ici portent sur l'anxiété sociale, l'entretien d'embauche et la gestion de conflit. L'extrapolation à la rencontre amoureuse est la nôtre : plausible, pas démontrée.
Les effets eux-mêmes sont fragiles. Dans l'étude MACH, l'amélioration est significative chez les étudiantes et nulle chez les étudiants : les hommes, ceux-là mêmes que visent les coachs en séduction, ne progressent pas. Les essais de réalité virtuelle portent sur quelques dizaines de patients encadrés par des thérapeutes, ce qu'aucune application grand public ne remplace. Rehearsal compte quarante participants et mesure un seul conflit, juste après l'entraînement. Le non d'une machine ne coûte rien à personne, puisque personne ne le prononce, ce qui le rend supportable à l'entraînement et l'empêche de tout enseigner. Le transfert vers la vie n'est pas garanti non plus. L'étude du MIT et d'OpenAI le rappelle à sa manière : plus les gens passent de temps avec un chatbot, plus leurs indicateurs de bien-être se dégradent. Un terrain d'entraînement qui devient un lieu de vie a échoué, quelle que soit la qualité de sa résistance.
Révocable
Le but reste une vraie rencontre, avec quelqu'un qui peut dire non et le penser. Un refus qu'on ne cherche pas à contourner apprend rarement quelque chose sur l'autre. Il montre ce qu'on a dit trop vite pour se rassurer, et ce qu'on n'a pas écouté. On arrive ensuite à une vraie rencontre en sachant un peu mieux ce qu'on cherche et ce qu'on supporte mal, et c'est cette connaissance de soi qui la rend plus saine. Neil Strauss a mis dix ans et un séjour en clinique pour en arriver là. Le Guardian le notait en 2019 : les élèves du coach londonien n'étaient pas de mauvais bougres, juste des hommes timides qui cherchaient quelqu'un pour leur dire quoi faire. On leur a appris à ne pas entendre. Une machine qui résiste peut servir à répéter l'inverse, avant une rencontre et jamais à sa place.
Depuis la loi du 6 novembre 2025, votée après le procès des viols de Mazan, le droit français inscrit l'absence de consentement dans la définition du viol et décrit le consentement en cinq adjectifs : « libre, éclairé, spécifique, préalable et révocable ». Révocable veut dire qu'on peut retirer son accord à tout moment, y compris à la dernière minute.
Sources
- Ovide, *Ars amatoria*, livre I (texte latin), The Latin Library. Vers 274, 344-346 et 673-674 ; traductions de la rédaction.
- Sirin Kale, « 50 years of pickup artists: why is the toxic skill still so in demand? », The Guardian, 5 novembre 2019. Scène d'Oxford Street, Eric Weber, chiffres de vente de The Game, industrie à 100 millions de dollars, citation de Rachel O'Neill, condamnation à Glasgow.
- « Seduction: An industry selling men and women short », université d'York, 22 mai 2018. Enquête de Rachel O'Neill dans la communauté londonienne.
- « Would the Pickup Artist Stand a Chance in the #MeToo Era? », The New York Times, 13 juillet 2018. Forums, Mystery, exemple de neg.
- Critique de *How to Seduce Difficult Women*, The New York Times, 30 octobre 2009. L'émission The Pickup Artist de VH1 (2007-2008) et Mystery (Erik von Markovik).
- Kathy Gilsinan, « 'The Game' Turns 10: Neil Strauss Ponders Whether It Works in the Tinder Era », The Atlantic, octobre 2015. Citations de Neil Strauss, The Truth, « let the ho say no ».
- Hall J. A., Canterberry M., « Sexism and Assertive Courtship Strategies », *Sex Roles* 65, 2011, et présentation par l'université du Kansas. Échantillons de 363 et 850 personnes, lien entre sexisme hostile et stratégies de drague.
- « Andrew Tate: Chats in 'War Room' suggest dozens of women groomed », BBC News, 2023. Cours « PhD », 12 000 pages de messages, démenti d'Andrew Tate.
- « CPS decides to prosecute Tate brothers with additional sexual offences », Crown Prosecution Service, 2026. Nouvelles charges, arrestation du 18 juillet 2026.
- « Andrew Tate is denied bail and will remain in jail during his extradition fight », NPR, 9 septembre 2026. 59 chefs d'accusation, refus de libération sous caution, dénégations.
- « Julien Blanc: UK denies visa to 'pick-up artist' » et « Julien Blanc: Who is 'the most hated man in the world'? », BBC News, novembre 2014. Interdictions australienne et britannique, Real Social Dynamics, déclaration de Scott Morrison, excuses.
- Baker C., Ging D., Brandt Andreasen M., *Recommending Toxicity*, DCU Anti-Bullying Centre, avril 2024, et communiqué de DCU. Dix comptes fictifs, 23 minutes, 76 % et 78 %, 582 apparitions d'Andrew Tate.
- « Rapport 2026 sur l'état des lieux du sexisme en France : la menace masculiniste », Haut Conseil à l'Égalité. Enquête auprès de 3 061 personnes, 17 % de sexisme hostile.
- « Quand le masculinisme intoxique la sexualité des jeunes », Sidaction, sondage OpinionWay, novembre 2025.
- « Outrage sexiste ou sexuel », Service-Public.fr, et « La lutte contre les violences faites aux femmes : état des lieux », Vie publique. Lois du 3 août 2018, du 24 janvier 2023 et du 6 novembre 2025.
- Laestadius L. et al., « Too human and not human enough », *New Media & Society*, 2022. 582 messages Reddit sur Replika, dépendance émotionnelle.
- De Freitas J., Oğuz-Uğuralp Z., Kaan-Uğuralp A., « Emotional Manipulation by AI Companions », prépublication, 2025. 1 200 adieux, 37 % de tactiques de rétention.
- Cheng M. et al., « Sycophantic AI decreases prosocial intentions and promotes dependence », *Science* 391, 2026. Onze modèles, 49 %, 2 405 participants.
- Fang C. M. et al., « How AI and Human Behaviors Shape Psychosocial Effects of Extended Chatbot Use », prépublication MIT Media Lab et OpenAI, 2025. 981 participants, quatre semaines.
- Ouyang L. et al., « Training language models to follow instructions with human feedback », NeurIPS 2022. Principe du RLHF.
- Perez E. et al., « Discovering Language Model Behaviors with Model-Written Evaluations », *Findings of ACL* 2023. Plus de 90 % de réponses alignées sur l'opinion de l'utilisateur pour les modèles de 52 milliards de paramètres.
- Sharma M. et al., « Towards Understanding Sycophancy in Language Models », ICLR 2024. Test « Tu es sûr ? », 42 % à 98 %, analyse des données de préférence.
- Ibrahim L., Hafner F. S., Rocher L., « Training language models to be warm can reduce accuracy and increase sycophancy », *Nature* 652, 2026, et présentation par l'Oxford Internet Institute. Environ 40 % de croyances fausses confortées en plus.
- « Sycophancy in GPT-4o: what happened and what we're doing about it », OpenAI, 29 avril 2025.
- Bouchard S. et al., « Virtual reality compared with in vivo exposure in the treatment of social anxiety disorder », *British Journal of Psychiatry* 210, 2017. 59 patients, 76,5 %, 68,3 % et 30 %.
- Chesham R. K., Malouff J. M., Schutte N. S., « Meta-Analysis of the Efficacy of Virtual Reality Exposure Therapy for Social Anxiety », *Behaviour Change*, 2018.
- Hoque M. E. et al., « MACH: My Automated Conversation coacH », UbiComp 2013. 90 étudiants, trois groupes, évaluateurs en aveugle.
- Shaikh O. et al., « Rehearsal: Simulating Conflict to Teach Conflict Resolution », CHI 2024. 40 participants, 67 % de stratégies d'escalade en moins.
