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Lundi, Hull : un marcheur de 57 ans redoute la porte de sa mère après 28 ans de route

Parti du Chili le 1er novembre 1998 avec 500 dollars, Karl Bushby doit arriver lundi chez sa mère après 50 000 kilomètres à pied. Il dit ne pas savoir ce qu'il fera ensuite.

Lundi, Hull : un marcheur de 57 ans redoute la porte de sa mère après 28 ans de route
Illustration : Reflets / Strugggl

Karl Bushby, 57 ans, doit franchir lundi le seuil de la maison de sa mère à Hull, dans le nord de l'Angleterre, après 28 ans de marche, selon l'Associated Press (AP) du 31 octobre 2026. Parti de Punta Arenas, au Chili, le 1er novembre 1998 avec 500 dollars, il a parcouru 50 000 kilomètres. Mercredi 28 octobre, près de Market Rasen, il disait ne pas savoir ce qui l'attendrait ensuite.

Deux règles, douze ans prévus, vingt-huit écoulés

Tout vient d'une carte d'anniversaire. Au milieu des années 90, son père, Keith, ancien militaire lui aussi, y évoque une discussion entre membres des forces spéciales: serait-il possible de marcher de Londres à New York par le pont terrestre de Béring? Karl Bushby trace une ligne continue sur une carte, et au lieu de s'arrêter à New York, il la prolonge jusqu'à la pointe du Chili. « Une fois cette idée qui m'avait pris aux tripes, il n'y avait plus de retour en arrière possible », a-t-il raconté à l'AP.

L'ancien parachutiste s'impose deux règles. Aucun moyen de transport pour avancer, et un retour à Hull uniquement par ses propres moyens. Les pauses sont permises, à condition de reprendre exactement là où la marche s'est arrêtée. Il prévoyait douze ans.

Il en a mis vingt-huit, et la marche y est pour peu. Problèmes de visas, crise financière de 2008 et pandémie de Covid-19 lui ont coûté au total 14 de ses 28 années, avait-il confié à l'Agence France-Presse fin septembre. La Russie seule l'a retenu près de 10 ans, entre visas et fenêtres météo de quelques mois par an. Quand Moscou lui a refusé un visa en 2012, il a marché de Los Angeles jusqu'à l'ambassade de Russie à Washington, ce qui lui a finalement ouvert la route. Le reste se lit comme un catalogue de brochure que personne n'oserait signer. En 2001, il échappe à la guerre dans le Darién, jungle sans route entre la Colombie et le Panama, puis est emprisonné 18 jours après avoir traversé une zone frontalière réglementée au Panama. En 2006, il traverse avec Dimitri Kieffer le détroit de Béring sur la glace en mouvement, avec un froid ressenti descendant jusqu'à -68 °C, d'après Outside. Les deux hommes sont arrêtés à leur arrivée en Russie, entrés hors d'un poste officiel.

L'aventure, ici, a surtout une allure de guichet. Le moteur de ces 28 ans est un formulaire de visa, et le héros le dit lui-même avec un sourire.

Une Manche à la nage, faute de tunnel

Le dernier obstacle géographique était de l'eau. Il espérait parcourir à pied le tunnel de service sous la Manche. Eurotunnel a refusé, en invoquant des contraintes de sécurité et d'exploitation, selon Outside. Prendre un train ou un bateau aurait rompu la règle fondamentale de l'expédition, il ne restait donc que la nage.

Le 5 octobre 2026, à 15 h 30, Karl Bushby est sorti de l'eau sur Shakespeare Beach, près de Douvres, après environ vingt heures de nage réparties sur trois jours. Sa famille l'attendait, ainsi que le cinéaste allemand Werner Herzog, venu filmer. Nous l'avions laissé au bord de l'eau dans un bref précédent.

Il avait déjà nagé en 2024: la mer Caspienne, en 31 jours, parce que des problèmes géopolitiques avaient fermé les frontières de la Russie et de l'Iran. Il n'est pas un bon nageur, précise l'AP, qui décrit une technique qu'il appelle le « floatimming », un mélange de flottaison et de natation, avec un gilet de flottaison et une combinaison. Dans la Manche, il a nagé sur le dos, selon Outside.

Son communiqué, cité par l'AFP: « Ça n'a pas été facile, mais c'était bien là tout l'enjeu : prouver que je pouvais faire plus que ce dont je me croyais capable. Nous pouvons tous accomplir bien plus que nous ne l'imaginons. »

Quatre cents kilomètres dans une Angleterre qu'il ne connaît plus

Bushby s'était fixé un objectif d'arrivée au 1er novembre, soit exactement 28 ans après son départ de Punta Arenas, rapporte Outside, et la BBC annonçait une arrivée à Hull début novembre. Rien ne l'oblige pourtant à presser le pas: en moins de 48 heures, son retour en Angleterre a été repris par la BBC, ITV, The Times, l'AFP et des dizaines de médias internationaux.

Il lui restait 400 kilomètres. À 25 ou 30 kilomètres par jour, rythme qu'il a souvent tenu, cela représente environ deux semaines de marche effective, calcule Outside. L'itinéraire doit refaire à l'envers celui qu'il avait emprunté en 1998, avec son chariot chargé de matériel, The Beast II.

Le décor a bougé. Quand il est parti, Tony Blair était Premier ministre, Google venait d'être créé et le premier iPhone apparaîtrait neuf ans plus tard. Depuis son départ, huit Premiers ministres se sont succédé sans qu'il remette les pieds dans le pays, relève Outside.

Le prix humain se lit aussi hors de la route. L'AP compte sept ans avec une Colombienne, puis trois avec une Japonaise, deux histoires qui se sont terminées par un chagrin d'amour que ce mode de vie rendait presque inévitable. Son fils Adam, 36 ans, qu'il a quitté alors qu'il n'avait que 8 ans, s'attend à ce que le choc culturel commence maintenant. Interrogé par British GQ, cité par Outside, il estime que son père sera surpris de voir à quel point tout a changé: la manière dont les choses fonctionnent, les technologies, toute une nouvelle génération.

La route lui rend déjà un peu de ce qu'il avait perdu. Mercredi, près de Market Rasen, des camionneurs ont klaxonné, des conducteurs lui ont fait signe et des motards se sont arrêtés pour des selfies. Un passant, Howard Denton, s'est garé sur le bas-côté. Il avait croisé deux cyclistes sans que ceux-ci remarquent leur compagnon de route. « Je trouve qu'il est incroyable. Je trouve qu'il est extraordinaire », a-t-il dit à l'AP.

Marcher n'est pas ce qui le fait avancer

Le détail qui change la lecture du reste vient du Guardian, rapporté par MaPetiteRando. Interrogé pour savoir s'il aime marcher, Karl Bushby répond en riant: "No, it’s boring as hell". L'AP lui prête la même idée: "Je ne le fais pas parce que j'aime marcher", a-t-il indiqué, la marche étant « un moyen d'arriver quelque part ».

Ce qui le tient, d'après ce qu'il en dit, est donc la ligne sur la carte et la règle qui va avec. Aucune étude citée par ces articles ne mesure ce qui pousse quelqu'un à tenir 28 ans sur un engagement pris à 29 ans; ce que l'on lit est le récit d'un homme sur lui-même, et la psychologie reste à lui. On peut toutefois noter où il place la difficulté: pas dans la jungle, ni sur la banquise, mais dans la suite.

« Mon but et ma raison de vivre sont sur le point de prendre fin », a-t-il dit à l'AP, à une cinquantaine de kilomètres de l'arrivée. Il ajoutait: « Ça va être difficile… d'essayer de se réintégrer dans une société que l'on ne connaît tout simplement plus. » Fin septembre, au Financial Times, il redoutait déjà, selon Outside, de se retrouver à 57 ans chez sa mère, « sans rien ».

Le récit a son ironie, que l'intéressé cultive. Il a mis près de trois fois plus de temps à rejoindre sa mère, Angela, que le héros de L'Odyssée pour retrouver Pénélope. « Ulysse était un peu un amateur », a-t-il lancé, avant de lui accorder « un peu de répit »: lui n'a pas rencontré de cyclope géant.

Qui paie, et qui filme

Une précision sur le financement s'impose, car elle touche à la source de la plupart de ces récits. Depuis 16 ans, Karl Bushby compte principalement sur une société de production fondée par Beau Willimon, créateur de House of Cards, et le producteur musical Jordan Tappis. Cette société soutient un documentaire en cours de réalisation par Werner Herzog, intitulé Walk of Life selon Outside.

Autrement dit, le film qui doit raconter l'arrivée est financé par ceux qui l'ont soutenu en chemin, et il tourne depuis la plage de Douvres. Aucun article ne donne de date de sortie. Le parcours a aussi reposé sur des commanditaires qui se sont succédé et sur la gentillesse d'inconnus, qu'il décrit en une formule que lui seul peut vérifier: « J'ai rencontré 99,9999 % de ce qu'il y a de meilleur dans l'humanité. »

Lundi, chez Angela

Selon l'AP, l'arrivée est prévue lundi. Sa mère, Angela, 75 ans, a fait savoir qu'elle n'attendrait pas son fils sur la côte: elle veut être chez elle quand il franchira le seuil. Il compte y vivre au moins au début, et l'AP le décrit inquiet à l'idée de loger au sous-sol, face à ce qu'il appelle lui-même une crise d'identité. Il n'a pas revu sa mère depuis une décennie et n'a jamais rencontré sa petite-fille.

Outside indique qu'aucun suivi GPS public en temps réel n'était disponible, et que son site officiel promettait des mises à jour jusqu'à Hull.

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