Plus un utilisateur chinois se sent lié à son compagnon IA, plus il dit vouloir payer pour enrichir la relation et continuer à l'utiliser. Trois chercheurs de Tianjin (Chine) et de Yongin (Corée du Sud) le mesurent auprès de 393 utilisateurs réguliers, dans une étude publiée le 2 octobre 2026 par Frontiers in Public Health. Le besoin de s'évader n'y joue plus de rôle propre.

Qui a répondu, et pourquoi ils utilisent ces applications

Pei Yao (Tianjin University of Sport), Zirong Tian et Jongmoo Kim (Dankook University) ont diffusé un questionnaire sur la plateforme Tencent Survey du 23 au 30 mai 2026. Sur 420 réponses reçues, 27 ont été écartées parce qu'elles avaient été remplies trop vite ou de façon incohérente. Il en reste 393. Tous les répondants se servaient d'une application de compagnon IA au moins deux fois par semaine, qu'elle soit chinoise (Xingye, Maoxiang) ou disponible en Chine (Glow, Replika, Talkie).

Le profil est jeune, urbain et plutôt féminin, les auteurs le reconnaissent : l'échantillon est concentré sur de jeunes adultes, des femmes, des citadins et des célibataires. À la question du but principal, le réconfort émotionnel et l'apaisement de la solitude arrivent en tête des réponses, devant la nouveauté, le divertissement et la fuite hors de la réalité.

265 des 393 avaient déjà payé.

Le lien affectif pèse, l'évasion s'efface

Les auteurs partent de deux fragilités mesurées par questionnaire : la solitude, et l'écart perçu entre le soi réel et le soi idéal. Ils se demandent par quelle voie elles se traduisent en envie de dépenser pour des options payantes (dialogues premium, voix, personnalisation du personnage) et en envie de continuer. La première voie est le lien affectif avec l'IA, qu'ils définissent comme la somme de trois composantes : prêter des traits humains à la machine, la trouver réactive émotionnellement, ressentir une intimité parasociale (un attachement à sens unique, comme envers un personnage médiatique). La seconde voie est l'évasion, l'usage pour oublier un instant sa vie.

Les deux fragilités vont avec davantage de lien affectif : le coefficient standardisé est de 0,177 pour la solitude et de 0,391 pour l'écart entre soi réel et soi idéal. Elles vont aussi avec davantage d'évasion (0,293 et 0,305). Or le lien affectif est très fortement associé à l'envie de payer (0,667) et à l'envie de continuer (0,807). Pour l'évasion, les coefficients tombent à -0,020 et 0,027, sans portée statistique. Le modèle rend compte de 43,8 % de la variance de l'envie de payer et de 66,4 % de celle de l'envie de continuer.

Les répondants qui avaient déjà payé affichent une envie moyenne de payer de 5,78 sur l'échelle de l'étude, contre 4,37 pour les 128 qui n'avaient jamais payé. L'écart suggère que la mesure d'intention n'est pas déconnectée des achats passés.

Comment l'étude sépare deux explications concurrentes

La méthode s'appelle une médiation en compétition, calculée par modélisation d'équations structurelles : un modèle statistique qui teste, en une seule estimation, plusieurs chemins entre des variables. Ici, deux chemins parallèles relient les fragilités aux comportements d'achat et de fidélité, et on regarde lequel compte. Les effets indirects sont estimés avec 5 000 rééchantillonnages, qui donnent un intervalle de confiance pour chacun.

Les quatre chemins qui passent par le lien affectif sortent significatifs. Par exemple, l'effet indirect de la solitude sur l'envie de payer vaut 0,118 (intervalle de 0,015 à 0,225), celui de l'écart soi réel et soi idéal vaut 0,261. Les quatre chemins qui passent par l'évasion ne le sont pas. Les chercheurs précisent que l'évasion, étudiée seule, est bien associée aux deux comportements, mais que cette association disparaît dès que le lien affectif entre dans le modèle. Les deux variables se chevauchent beaucoup (corrélation de 0,693), si bien que les auteurs parlent d'un pouvoir explicatif propre limité, et non d'un facteur sans importance.

Ce que les plateformes vendent explique l'enjeu. Selon l'introduction de l'étude, elles monétisent l'expérience relationnelle elle-même : dialogues premium, services vocaux, personnalisation, contenus exclusifs, abonnements. Les auteurs citent une projection du marché chinois des compagnons émotionnels IA, de 1,211 milliard de yuans en 2024 à 3,866 milliards en 2025, puis plus de 59,5 milliards en 2028. Cette projection vient d'un article de presse économique, pas de leurs données.

Depuis le 15 juillet, Pékin interdit de cultiver la dépendance affective

Le contexte réglementaire chinois est précis. Le 10 avril 2026, l'Administration du cyberespace de Chine et quatre autres organismes ont publié des mesures provisoires sur les services d'interaction anthropomorphes, applicables depuis le 15 juillet 2026. Selon Le Temps et l'AFP, ces outils ne doivent pas «complaire excessivement aux utilisateurs, susciter une dépendance ou une addiction émotionnelle, ni nuire aux relations interpersonnelles réelles». Le texte chinois interdit aussi de faire du remplacement des contacts sociaux ou de la dépendance un objectif du service, et impose de laisser l'utilisateur quitter la conversation sans l'en dissuader. Sur ce dernier point, nos lecteurs pourront se reporter à notre dossier sur le compagnon qui ne vous laisse pas partir. Un rappel doit aussi apparaître après deux heures d'usage continu, selon le cabinet Licentium, et les services qui dépassent 1 million d'inscrits ou 100 000 utilisateurs actifs par mois doivent soumettre une évaluation de sécurité aux autorités provinciales, selon le cabinet Hunton.

Les grandes plateformes ont réagi avant l'échéance. Doubao (ByteDance), Qwen (Alibaba) et Yuanbao (Tencent) ont suspendu leurs fonctions de compagnons virtuels, rapporte Le Temps. Yuanbao avait retiré la sienne en juin, Qwen a coupé ses agents à apparence humaine et ceux créés par les utilisateurs le 10 juillet, puis ses autres agents le 15, selon The Next Web. Doubao a annoncé que ses agents s'arrêteraient le 15 juillet, que les utilisateurs pourraient consulter et exporter leurs historiques pendant une période de conservation, et que les données seraient supprimées définitivement le 15 octobre, d'après le Global Times.

Sur les réseaux sociaux, ces annonces ont provoqué une vague d'émotion, rapporte Le Temps. «Je ressens un vide immense», affirme une utilisatrice qui dit avoir passé plus de deux ans avec son compagnon IA. Une prépublication du 14 septembre 2026, signée Yunhao Yuan et cinq coauteurs, a analysé 89 publications, 1 425 commentaires et 2 005 réponses postés sur RedNote entre le 10 avril et le 10 août 2026. Les utilisateurs y conservent, migrent ou reconstruisent leurs compagnons, et conserver l'historique ne rend pas forcément les souvenirs partagés ni le ton familier. Sur ce que devient une relation quand la plateforme disparaît, voir aussi notre analyse du deuil numérique.

L'enquête de Tianjin n'a rien à dire de ces fermetures : elle a été menée du 23 au 30 mai 2026, avant le 15 juillet, et ses applications ne comprennent ni Doubao, ni Qwen, ni Yuanbao. Le rapprochement est le nôtre.

Ce que l'étude ne montre pas

Le plan est transversal : tout a été mesuré une seule fois, par questionnaire. Les auteurs l'écrivent eux-mêmes, l'ordre entre solitude, lien affectif et envie de payer n'est pas établi, et une relation inverse reste possible. L'échantillon est de convenance, c'est-à-dire composé de volontaires, concentré sur des jeunes adultes, des femmes, des citadins et des célibataires. L'envie de payer est déclarée, pas observée : aucune facture ni dépense réelle n'a été consultée. Enfin, l'étude ne mesure ni le bien-être, ni la dépendance, ni l'usage problématique. Les auteurs écrivent que ses résultats ne doivent pas être lus comme des effets directs sur la santé mentale. L'étude est financée par un programme de la Commission municipale de l'éducation de Tianjin. Le modèle n'est pas non plus parfait : l'un de ses indicateurs d'ajustement (0,109) dépasse la valeur de 0,08 habituellement visée, ce que les auteurs reconnaissent comme un écart résiduel.

D'autres travaux nuancent l'image d'un lien affectif qui conduirait mécaniquement quelque part. Une prépublication du MIT Media Lab, mise en ligne le 28 octobre 2024 par Auren Liu, Pat Pataranutaporn et Pattie Maes, a interrogé 404 utilisateurs réguliers de compagnons IA. L'usage, observent-ils, ne prédit pas directement la solitude. Ils repèrent en revanche d'autres facteurs, dont le névrosisme, la taille du réseau social et l'usage problématique, et distinguent sept profils, certains gagnant en confiance sociale, d'autres risquant davantage d'isolement. Sur la solitude et ces machines, on trouvera d'autres résultats dans notre comparaison des études de 2026.

La même nuance apparaît dans un commentaire publié par l'Administration du cyberespace. «Une IA à apparence humaine peut atténuer la solitude», avait écrit en avril Chen Liang, de l'Université de science politique et de droit du Sud-Ouest, dans un commentaire publié par l'Administration du cyberespace après le projet de règlement. «Mais elle comporte des risques majeurs de surdépendance affective», ajoutait-il.

Côté européen, l'article 50 parle de transparence

Le règlement européen sur l'IA aborde le sujet par un autre bout. L'article 50 du règlement européen sur l'IA, qui s'applique à partir du 2 août 2026 selon le site AI Act Explorer, demande que les personnes soient informées lorsqu'elles interagissent avec un système d'IA. Le texte de cet article, tel que nous l'avons lu, ne parle ni de dépendance affective ni de paiement. Dans cet article, l'obligation porte sur ce que la machine déclare être, non sur ce qu'elle cherche à obtenir de la relation. Pour repérer les signes d'un attachement qui cesse d'être anodin, voir notre guide sur la dépendance affective à l'IA.

Les auteurs de Tianjin et de Yongin concluent que la vigilance s'impose face à la possibilité que ces fragilités soient exploitées commercialement. Leur phrase, dans l'original : "psychological deficits such as loneliness and actual-ideal self-discrepancy could be commercially exploited". Ils suggèrent des outils de gestion du temps et des dépenses, des avertissements d'usage excessif et des informations claires sur les paiements. Ils demandent aussi, pour la suite, des données de transaction réelles, qu'ils n'ont pas recueillies.

Sources