Quarante ans après 1986, Cheba Fadela remonte sur la scène de Bobigny où le raï est entré en France
Le 2 octobre 2026, la MC93 de Bobigny a fêté les 40 ans de son festival de raï avec Opéraï Vol. 1, écrit par l'historienne Naïma Huber Yahi. L'affiche réunissait Cheba Fadela et Cheb Hamid, présents en 1986, et la nouvelle scène.

Cheba Fadela et Cheb Hamid, qui avaient participé au premier Festival de raï de France en 1986, figuraient à l'affiche d'Opéraï Vol. 1, donné à la MC93 de Bobigny (Seine-Saint-Denis) le 2 octobre 2026. L'historienne Naïma Huber Yahi a écrit le spectacle et l'a interprété : un récit, des archives et cinq voix pour raconter comment une musique de l'ouest algérien a trouvé son public en France.
Une soirée de récit, d'archives et de chant
Le spectacle se jouait dans la salle Oleg Efremov, pour une durée estimée à deux heures, avec un billet à 15 euros selon Le Courrier de l'Atlas. Naïma Huber Yahi en tenait le fil : la MC93 le présente comme « un témoignage personnel où se croisent la petite et la grande Histoire, celle du raï comme celle de l'immigration ».
La musique reposait sur Samira Brahmia et Khliff Miziallaoua, à la direction musicale, avec une guitare, une basse, une batterie et un clavier. Au chant, la MC93 annonce Meziane Amiche, Samira Brahmia, Cheikha Hajla, Cheba Fadela et Cheb Hamid. Selon franceinfo, Cheikha Hajla chante dans les cabarets raï de France et d'Algérie, et Meziane Amiche appartient à la « nouvelle scène ». Les photos et les vidéos d'archives venaient de Nabil Djedouani. La soirée était produite par Canal 93, la salle de concerts de Bobigny, et par la MC93, avec l'Institut du monde arabe, l'Institut français d'Algérie et l'Institut français dans le cadre de la Saison Méditerranée. À partir de 22 heures, la fête a continué gratuitement à Canal 93, avec le DJ Kim et Algerian Vinyl. Mounira Zerkine, collectionneuse de vinyles qui a grandi à Oran pendant l'âge d'or du raï, y faisait tourner ses disques des années 1980.
Nous n'avons pas pu voir l'entretien de France 24 du 4 octobre 2026, où l'historienne est présentée comme l'auteure et l'interprète du spectacle : la page ne publie qu'un résumé. Au 9 octobre 2026, nous n'avons trouvé aucun compte rendu de ce qui s'est joué sur scène.
Janvier 1986 : des artistes venus pour un public européen
Le premier Festival de raï de France s'est tenu à la Maison de la culture de Bobigny en janvier 1986. Dzdia donne les dates du 22 au 26 janvier et cite près de 1 200 spectateurs. L'affiche réunissait Cheikha Remitti, Cheb Khaled, Cheb Mami, Cheba Fadela et Cheb Sahraoui.
Sur l'origine du projet, les sources ne disent pas la même chose. Dzdia l'attribue à la collaboration du directeur de la Maison de la culture, Michel Levy, et du militant associatif algérien Mohamed Maïz. Interrogée par Seine-Saint-Denis, le magazine du département, Naïma Yahi dit que le producteur Martin Meissonnier avait convaincu la Maison de la culture d'organiser un grand concert de raï, et que la salle a affiché complet, « notamment grâce aux enfants d'immigrés maghrébins ».
Le moment est celui des « années beur », ajoute-t-elle : la Marche pour l'égalité et contre le racisme de 1983 résonne encore. Auprès de l'AFP, elle y voit « une volonté artistique de ses promoteurs et un alignement des planètes favorable à son accueil », à l'époque des grandes heures de la world music.
Les artistes, eux, savaient à qui ils s'adressaient. Dans une archive de 1986 reprise par la RTBF, un artiste déclare : « Le public maghrébin il nous connaît maintenant et on le connaît. Ce qui nous intéresse maintenant c’est que le public européen vienne nous voir en concert ».
Pour Naïma Yahi, le festival a joué un rôle précis. « Ça a été l'étincelle qui a allumé la mèche du raï en France, parce qu'après, ces artistes sont restés, ont été programmés », dit-elle à l'AFP, selon franceinfo.
Dzdia replace ce succès dans une histoire de famille et de génération. Selon Naïma Yahi, la « génération beur » des années 1980 grandit avec les grandes voix du Moyen-Orient, Fairuz, Oum Kalthoum ou Abdel Halim Hafez, et avec les « chants de l'exil ». Le raï gagne alors l'espace public français, devient un marqueur pour les enfants d'immigrés et leurs familles, renoue avec la culture des parents et se change en source de fierté. C'est aussi, dans les quartiers populaires où cette jeunesse grandit, l'un des symboles de l'endroit où l'on vit.
Le public suivra.
Cheb Khaled devient le premier artiste maghrébin à entrer au Top 50, au début des années 1990, avec Didi, rappelle franceinfo. Le grand public français découvre aussi Cheb Khaled, Faudel et Rachid Taha au concert 1.2.3 Soleils, à Bercy, en 1998, d'après le magazine de la Seine-Saint-Denis.
« Ya rayi » : une musique qui n'en fait qu'à sa tête
Le titre de l'exposition que Naïma Yahi a conçue, « Ya rayi ! », vient d'une interjection qu'elle traduit par « je n'en fais qu'à ma tête ». Elle en tire un second sens : le raï est aussi une musique du regret, car beaucoup de chansons déplorent les décisions prises, comme si la revendication se retournait en « mais pourquoi n’en ai-je fait qu’à ma tête ? ».
Elle décrit un répertoire colporté d'abord par des nomades de l'ouest algérien, puis installé dans de grandes villes comme Oran et Sidi Bel Abbès. Dans Dzdia, elle parle d'un patrimoine « de l’ouest algérien de langue populaire qui nous raconte avec sincérité et liberté ». Samira Brahmia rapproche le raï du blues, pour les amours impossibles et l'écriture chargée d'émotions, et Naïma Yahi le qualifie de musique « d’écorché vif ».
Une femme tient la place d'aïeule.
Cheikha Remitti, dit Naïma Yahi à Seine-Saint-Denis, est considérée comme la grand-mère du raï : elle enregistre des albums dès les années 50, donne son dernier Zénith en 2006 et revendiquait la maternité du mot « raï ».
La mise au point a son intérêt, car la mémoire du genre se raconte souvent par ses chanteurs. Naïma Yahi rappelle par exemple que Rachid Taha, l'un des trois de 1.2.3 Soleils, n'était pas à proprement parler un chanteur de raï : son répertoire, hors le rock, relève plutôt du chaâbi, musique populaire de la région d'Alger. Cheb Mami devait faire partie du trio, mais a été remplacé au dernier moment parce qu'il appartenait à une maison de disques concurrente.
Le reflux des années 2000, puis le retour
La vogue retombe dans les années 2000. Selon Naïma Yahi, le contexte change en France après le 11 septembre 2001, avec « les rapports complexes du monde occidental avec le monde arabo-musulman », et le hip-hop et le rap prennent la place du raï. Franceinfo ajoute que le raï a aussi pâti de condamnations judiciaires de certaines de ses stars.
Il revient en 2022, avec le succès de DJ Snake, star franco-algérienne, et son inscription par l'Unesco au patrimoine culturel immatériel de l'humanité, la même année. Le Courrier de l'Atlas observe qu'il ne s'est pas figé en vitrine : ses mélodies se frottent au rap, à l'électro et au R'n'B, et ses héritiers ont grandi en France.
Naïma Yahi cite les compilations « Raï 'n B Fever » du DJ Kore, un retour vintage des premières grandes figures, de jeunes chanteurs comme Cheb Bello et Cheba Warda qui réinventent le genre, et une scène électro-raï qui reprend les vinyles des anciens, dont la DJ La Louve. Samira Brahmia raconte, dans Dzdia, avoir co-écrit des chansons de raï en français dans un établissement de Bobigny.
Une précision sur la source de ce récit. Naïma Huber Yahi a écrit le spectacle, mais elle est aussi directrice artistique de Canal 93, qui l'a produit, et commissaire de l'exposition « Ya rayi ! ». Les articles de franceinfo, de la RTBF et d'Africa Radio reprennent tous ses propos à l'AFP : le cadre qu'ils donnent à 1986, celui des années beur et de la world music, vient d'une seule voix, celle de l'historienne.
Le raï reste à l'affiche jusqu'au 31 octobre
Les 40 ans de Bobigny s'inscrivent dans une Saison Raï en Seine-Saint-Denis, portée par Canal 93 et la Felfel Factory dans le cadre de la Saison Méditerranée de l'Institut français. Elle court du 1er juin au 31 octobre 2026, selon Le Courrier de l'Atlas, avec des concerts, des projections-débats, des « Karaïokés », des masterclasses et des résidences d'artistes venus d'Algérie.
L'exposition « Ya rayi ! » en est le fil. Co-produite par Canal 93 et l'Institut du monde arabe de Tourcoing, elle raconte l'histoire du raï des années 20 aux années 90, avec des panneaux sur les artistes, des paroles, des 78 tours, des 45 tours, des cassettes, des CD et des instruments comme la flûte gasba et le tambour galal. Elle a été présentée au château de Saint-Ouen du 21 juin au 20 septembre 2026.
Sa prochaine étape est la Micro-Folie de Sevran, du 17 octobre au 7 novembre 2026.
Sources
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