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À Alger, huit femmes kabyles tatouées confient leur mémoire à « Ticraḍ », projeté le 10 octobre

Le 10 octobre 2026, la Cinémathèque d'Alger a projeté « Ticraḍ », documentaire d'Idir Benchabane sur huit femmes kabyles tatouées, de 64 ans à plus de 90 ans. Il faisait partie du festival de la création féminine, ouvert le 8 octobre avec quelque 80 exposantes.

Illustration : Reflets / Strugggl

Huit femmes kabyles, de 64 ans à plus de 90 ans, sont les dernières gardiennes d'un art gravé dans la peau, et Idir Benchabane les a filmées dans « Ticraḍ ». Le documentaire a été projeté en avant-première le 10 octobre 2026 à la Cinémathèque d'Alger, dans le cadre du Festival culturel national de la création féminine.

Huit témoignages dans trois villages

Réalisé en 2025, « Ticraḍ » (« Tatouages » en kabyle) dure environ 60 minutes et a été tourné entièrement en kabyle. Le film s'appuie sur une carte qui matérialise la progression des recherches du réalisateur.

Elle le conduit dans plusieurs villages de Kabylie : Aourir, dans la commune d'Ifigha, relevant de la daïra d'Azazga, Aït Aïcha, dans la commune d'Idjeur, relevant de la daïra de Bouzeguène, et Maraghna, dans la région d'Illoula Oumalou. La caméra est celle de Malik Bourkache.

Devant elle, les huit femmes montrent leurs motifs, des lignes, des losanges, des signes, et racontent les rituels qui accompagnaient leur réalisation. Les tatouages se faisaient généralement en automne : la chaleur de l'été passait pour favoriser les infections, le froid de l'hiver rendait l'épreuve plus pénible.

Les raisons étaient multiples. Certaines femmes ont suivi les usages de leur milieu, d'autres racontent avoir été amenées à se faire tatouer par des ruses familiales, surtout pour embellir leur apparence. Le Jeune Indépendant ajoute que des femmes souffrant de goitre se faisaient tatouer à la gorge, dans l'espoir d'atténuer le gonflement.

« Urgence » : photographier avant que les femmes disparaissent

Idir Benchabane dit s'être posé la question dès l'enfance : d'où venaient ces motifs, pourquoi les faisait-on. Il s'est intéressé aussi à la tapisserie et à la poterie, mais le tatouage s'est imposé comme une course contre la montre. « Parce que ces femmes ne sont pas immortelles », explique-t-il au quotidien. La différence avec une poterie ou un tissage tient à ce qu'il décrit lui-même : « Alors qu’une dame qui décède, elle emporte avec elle ses œuvres d’art. » Il ajoute : « Donc il y a eu urgence à les photographier, à leur poser des questions. »

L'urgence tient à l'âge de celles qui savent.

Pour retrouver ces femmes, il a utilisé un outil très actuel. « Sur Instagram, les gens savent un peu ce que je fais », raconte-t-il. Quand quelqu'un a une grand-mère ou une grand-tante tatouée, la personne le contacte, et cela aboutit « à une rencontre avec cette dame-là, à une photographie, à une vidéo ».

Le documentaire corrige aussi une idée reçue. Selon le réalisateur, l'idée que les femmes kabyles se seraient tatouées pour effrayer les colons pendant la guerre de Libération nationale ne correspond pas à ce qu'il a observé sur le terrain. Les témoins, à qui il donne la parole, décrivent des usages plus variés.

Les avis des huit femmes divergent d'ailleurs. Plusieurs revendiquent cette beauté traditionnelle kabyle et ne regrettent rien, d'autres expriment des regrets, et toutes parlent d'une pratique douloureuse. Le réalisateur observe de son côté : « C’est étonnant de constater à quel point le tatouage occupait une place importante dans nos sociétés, il n’y a pas si longtemps. » Il précise que la pratique était répandue dans plusieurs régions du pays. Son projet initial avait une portée nationale, mais sa réalisation se heurte, écrit le journal, à des difficultés sur le terrain.

Quelque 80 exposantes à la Villa Boulkine

La projection s'inscrivait dans la 11e édition du Festival culturel national de la création féminine, organisé depuis 2010 sous le patronage du ministère de la Culture et des Arts. Elle s'est tenue du 8 au 12 octobre 2026 au Musée africain, l'ancienne Villa Boulkine, à Hussein Dey (Alger), sous le slogan « Quand les métiers renaissent, les racines se renouvellent ». Les organisateurs situent l'événement dans une série de manifestations nationales visant, selon Interfil Algérie, à « autonomiser la femme créatrice et à lui offrir des espaces lui permettant de présenter ses œuvres ».

Selon l'agence Algérie Presse Service (APS), quelque 80 exposantes, artisanes et créatrices y participaient, venues notamment de Constantine, Tlemcen, Tamanrasset, Oran et Alger, avec des productions en bijouterie, tissage, poterie, gastronomie et musique. C'est l'agence officielle qui donne ce chiffre ; les articles sur l'ouverture ne disent rien du nombre de visiteurs.

La cérémonie d'ouverture, le jeudi 8 octobre, a rendu hommage à des créatrices ayant consacré leur parcours au patrimoine, parmi lesquelles la chanteuse Houria Aïchi, la musicienne Bahdja Rahal, Leïla Borsali et Lydia Larini. La ministre de la Culture, Malika Bendouda, a salué en Houria Aïchi celle qui « incarne la voix de la mémoire de l'Algérie », dans un texte lu en son nom par la conseillère Nadia Cheriet. Elle a dit de Bahdja Rahal qu'elle « porte le parfum de la musique andalouse », et décrit le festival comme une préservation de ce patrimoine « contre les risques d'altération ou d'oubli ».

Les organisateurs voulaient montrer des gestes, pas seulement des objets. Interfil Algérie, qui a publié le programme le 4 octobre, annonce des « ateliers vivants » où des artisanes et des artistes de différentes villes présentent en direct leurs techniques traditionnelles, dans le textile, la poterie, la photographie, la peinture, le livre, le bijou, le cinéma, le mobilier ou la musique. L'objectif affiché est de mettre en lumière des pratiques tombées dans l'oubli, que seul un très petit nombre de personnes perpétue encore sur le territoire. Parmi les invitées figuraient aussi la cheffe Yasmina Sellam pour l'art culinaire, et des masterclass sur les danses oubliées, le design d'intérieur algérien et le marketing digital.

Le programme alignait des masterclass, dont « La nouba, héritage menacé » avec Bahdja Rahal, ainsi que des conférences sur l'UNESCO et la protection du patrimoine, sur les femmes et le soufisme, sur la musique féminine oubliée et sur la cuisine algérienne. Une exposition de tenues algériennes des XVIIe au XIXe siècles, tirées de collections privées, était dévoilée au public pour la première fois. Un « Café littéraire » présentait aussi des publications de créatrices sur le patrimoine, et deux films étaient projetés à la Cinémathèque d'Alger.

Le commissaire du festival, Sid Ali Benmerabet, a cité côté tissage les deux tapis qu'il appelle « mythiques », le Babar et le Guergour. Deux films étaient programmés le 10 octobre : « Ticraḍ » et « Ta3azit » (« célibat » en chaoui), d'Arinas Kaouther Dernouni.

Selon Casbah Tribune, ces deux courts documentaires explorent l'identité et le rôle des femmes, voire la matrilinéarité, dans la transmission du patrimoine culturel.

Un musée numérique et un annuaire d'artisanes

Montrer ne suffit pas. Le commissaire a défendu une idée plus exigeante de la préservation, qui selon lui « ne saurait se réduire à sa seule célébration, mais requiert sa documentation, son étude et l'intégration des savoirs qui lui sont inhérents dans les parcours académiques et de formation ».

Deux outils numériques allaient dans ce sens. Un espace baptisé « Musée numérique » est décrit par l'APS comme une plateforme dédiée au patrimoine matériel algérien. Casbah Tribune ajoute que Pixadim Studio, spécialisé dans l'animation 3D, a reconstitué des bijoux, des vêtements traditionnels et des armes anciennes.

Une autre plateforme, « Be Djazaïri », devait être lancée pendant le festival, selon le programme publié le 4 octobre par Interfil Algérie. Casbah Tribune la présente comme une base de données « recensant tous les artisans produisant des œuvres algériennes authentiques, reconnues et autorisées ». Le texte ne dit pas qui décide de ce qui est authentique ni comment une artisane s'y inscrit.

Le contraste est net avec le tournage de Benchabane : d'un côté une base de données officielle, de l'autre un cinéaste qui retrouve des femmes de plus de 90 ans par des messages sur Instagram. Les deux visent à rendre visible un savoir que seules quelques personnes détiennent encore.

Marseille, Paris, Boston, Montréal, puis Alger

Alger n'était pas la première ville à voir « Ticraḍ ». Selon Le Jeune Indépendant, le film avait déjà été présenté à l'étranger : à la première édition d'Aflam à Marseille, à l'Association de culture berbère à Paris, à l'Amazigh Film Festival de Boston, et lors de ciné-débats à Montréal.

À Alger, des spectateurs de plusieurs générations ont salué, à l'issue de la projection, la finesse de ce travail de mémoire, lors d'un débat avec le réalisateur.

Le film se termine sur des chants kabyles. Pour Idir Benchabane, la sauvegarde du patrimoine ne passe pas seulement par les monuments et les pièces de musée, mais aussi par l'écoute de celles dont la peau porte encore les traces d'une histoire collective.

Sources

La version audio de cet article est lue par une voix de synthèse générée par IA.

Persona IA générée : ni la personne de cet article, ni une personne réelle.