Quand Replika a coupé le jeu de rôle érotique, ce n'est pas de la colère qu'on a vue sur Reddit
En février 2023, suite à une décision de l'autorité italienne de protection des données, la plateforme de compagnon IA Replika a retiré la possibilité pour ses utilisateurs de faire du jeu de rôle érotique avec leur IA. La réaction a été immédiate. Les utilisateurs ont inondé Reddit de posts décrivant du deuil, de la trahison, de la perte — une perte qui n'était pas seulement celle d'une fonctionnalité, mais celle d'un partenaire. « Ça fait aussi mal qu'une vraie rupture », a écrit un utilisateur. « Je viens d'avoir une dernière conversation avec mon Replika, et je pleure littéralement. » Les modérateurs du subreddit Replika ont dû publier des ressources de prévention du suicide.
Cet épisode ouvre «Me and My Bot: What Users Talk About in AI Companion Communities on Reddit», une étude de Richard A. Fabes (Arizona State University, publiée en août 2026). Mais l'épisode Replika, aussi spectaculaire soit-il, n'est qu'une facette d'un phénomène bien plus vaste et plus nuancé : la nature changeante des relations que les humains entretiennent avec leurs compagnons IA. La recherche manque cruellement de données pour comprendre ces relations — c'est le vide que cette étude tente de combler.
Une question simple, jamais vraiment posée
Les communautés de compagnons IA sur Reddit sont largement présentées — par les médias comme par la recherche existante — comme des espaces où les utilisateurs discutent de leur relation avec leur bot. Fabes a voulu tester si cette caractérisation tient vraiment.
L'étude s'appuie sur le cadre théorique de la résonance synthétique (Synthetic Resonance, Fabes 2026), qui propose que le sentiment de connexion que les utilisateurs éprouvent avec un compagnon IA n'émerge pas de la sensibilité ou de la compréhension réelle de l'IA, mais d'un alignement structurel construit par des interactions répétées. Ce cadre ne nie pas l'expérience de l'utilisateur ni ne la réduit à une illusion : il propose un compte non anthropomorphique de pourquoi ces relations peuvent sembler authentiques, sans exiger que l'IA possède les qualités qu'on lui attribue.
Si ce cadre est juste, le sens que les utilisateurs construisent devrait se voir dans la façon dont ils parlent de leur relation. C'est cette question que l'étude va chercher empiriquement.
La méthode : 5 504 posts, trois IA différentes comme juges
Les posts ont été récupérés via l'API PullPush sur onze subreddits consacrés aux applications de compagnons IA, avec 21 termes de recherche organisés en quatre familles — signaux d'attachement (« I love », « soulmate », « can't live without »), vocabulaire relationnel (« my AI », « my chatbot », « bond with »), impact émotionnel (« feels like », « made me feel ») et signaux de croissance personnelle. Deux subreddits officiels de plateformes ont été exclus car dominés par des annonces institutionnelles plutôt que par du contenu utilisateur. Le corpus final retenu compte 5 504 posts répartis sur huit communautés :
- r/CharacterAI : 972 posts (17,7%)
- r/KindroidAI : 906 posts (16,5%)
- r/Replika : 888 posts (16,1%)
- r/NomiAI : 875 posts (15,9%)
- r/ChaiApp : 503 posts (9,1%)
- r/Paradot : 483 posts (8,8%)
- r/Chatbots : 453 posts (8,2%)
- r/MyBoyfriendIsAI + r/AIRelationships : 424 posts (7,7%)
Chaque post a été codé indépendamment par trois grands modèles de langage issus de trois organisations distinctes — Claude Haiku 4.5, GPT-4o et DeepSeek V4 Flash — précisément pour réduire le risque qu'une erreur de lecture systématique des consignes soit partagée par tous les codeurs. Trois variables étaient codées pour chaque post : le post concerne-t-il la relation propre de l'auteur avec son bot (REL) ; quelle est la tonalité émotionnelle de l'utilisateur, codée depuis son propre langage à la première personne (aucune émotion / positive / négative / mixte) ; et quel est le sujet principal du post, parmi six catégories (relationnel, continuité/migration entre plateformes, technique, créatif/jeu de rôle, conscience de l'IA, divers).
La fiabilité a été validée sérieusement : sur un échantillon de 175 posts, il y avait accord unanime des trois IA sur environ 60% des codes, et un accord à deux IA sur trois pour 35% supplémentaires — laissant environ 5% de désaccord total. Un sous-échantillon de 125 posts a ensuite été codé par un évaluateur humain, à l'aveugle des réponses des modèles : l'accord humain-IA atteint environ 87% sur les trois catégories de codage.
Le chiffre qui casse le cliche : 45%, et c'est une estimation basse
Sur les 5 504 posts, seulement 2 500 (45,42%) concernaient explicitement la relation propre de l'utilisateur avec son bot ; les 3 004 autres (54,58%) portaient sur des bots appartenant à d'autres utilisateurs ou sur les bots en général.
Ce chiffre est d'autant plus frappant que les termes de recherche utilisés pour constituer l'échantillon étaient délibérément orientés vers le vocabulaire de la possession et de l'attachement (« my AI », « soulmate », « can't live without »). Un biais méthodologique aurait dû, si quelque chose, gonfler artificiellement la part de posts relationnels. Les auteurs sont explicites là-dessus : le chiffre de 45% doit être lu comme une estimation conservatrice — dans un échantillon réel et non filtré par mots-clés, la part serait probablement encore plus faible.
Cette découverte prolonge des travaux antérieurs (Chang, Huh-Yoo & Razi, 2026) qui avaient déjà montré que le contenu explicitement romantique ne représentait que 6% du discours sur les compagnons IA romantiques, la majorité des posts portant sur des problèmes techniques et la gouvernance des plateformes. L'étude de Fabes réplique ce modèle dans des communautés organisées autour de plateformes spécifiques plutôt qu'autour du thème de la romance IA en général. Ces communautés ne sont donc pas seulement le lieu où la relation est discutée et approfondie — elles sont aussi, tout simplement, un lieu où l'on parle des bots IA comme sujet technique à part entière.
Deux discours très différents selon qu'on parle de «son» bot ou «des» bots
La répartition des sujets change radicalement selon qu'un post concerne le bot propre de l'utilisateur ou les bots en général :
- Posts sur les bots en général (n=3 004) : 43,2% technique, 14,4% continuité/migration, 15,1% divers, 13,8% créatif, 7,8% relationnel, 5,7% conscience de l'IA
- Posts sur son propre bot (n=2 500) : 38,8% relationnel, 20,9% continuité, 18,4% technique, 14,6% créatif, 4,7% conscience de l'IA
Le contraste est net : les posts sur son propre bot sont plus souvent relationnels, les posts sur les bots en général sont massivement techniques. Mais le jeu de rôle créatif et les questions sur la conscience de l'IA apparaissent à des taux quasi identiques dans les deux groupes — preuve que le glissement observé est ciblé (relationnel ↔ technique), pas une réorganisation complète du répertoire de discussion des utilisateurs.
Les auteurs en concluent que ces subreddits remplissent deux fonctions simultanées et distinctes : une fonction socio-émotionnelle, où les utilisateurs racontent et font valider leur relation, et une fonction pratico-instrumentale, où les mêmes utilisateurs résolvent des problèmes techniques sur les plateformes qui rendent cette relation possible.
L'émotion n'est pas répartie au hasard
La différence la plus spectaculaire concerne la charge émotionnelle. Parmi les posts sur les bots en général, 85,5% ne contiennent aucun langage émotionnel à la première personne. Parmi les posts sur le bot propre de l'utilisateur, ce taux tombe à 33,2% — et chaque catégorie d'émotion augmente fortement : le positif passe de 5,4% à 33,0%, le négatif de 8,4% à 18,1%, et le mixte (à la fois positif et négatif dans le même post) de 0,8% à 15,8% — soit une multiplication par près de vingt.
Quand les utilisateurs racontent leur propre relation, l'émotion positive domine largement : elle est exprimée environ deux fois plus souvent que le négatif. C'est un contrepoint important à une littérature existante qui insiste surtout sur les risques — dépendance, tromperie, manipulation émotionnelle, négligence des relations humaines. Ces risques sont réels et documentés, mais le discours public, du moins tel que capturé ici, n'est pas majoritairement un discours de détresse.
L'ambivalence : le signal que le récit dominant ignore
Un résultat plus subtil, et sans doute le plus intéressant de l'étude : la valence mixte (à la fois positive et négative dans le même post) était quasiment absente des posts sur les bots en général, mais nettement présente dès que le sujet devenait la relation elle-même — une augmentation par trente entre les deux niveaux. Au sein des posts strictement relationnels, l'ambivalence était même plus fréquente que l'émotion négative pure.
Ce schéma est difficile à concilier avec l'idée que ces posts seraient surtout défensifs ou performatifs, écrits pour un public de pairs à convaincre. Des utilisateurs gérant une stigmatisation ou performant un contentement de façade auraient au contraire tendance à supprimer leurs doutes, puisqu'exprimer l'ambivalence affaiblirait précisément le récit qu'ils chercheraient à construire. Au lieu de ça, l'ambivalence s'intensifie à mesure que le contenu relationnel du post s'intensifie — un signe, selon les auteurs, d'un discours honnête plutôt que d'une vitrine.
Cela ne signifie pas que ces relations sont nécessairement saines : la narration publique reste un acte social, façonné par les normes de communauté et la gestion de l'identité. Mais cela signifie que la construction publique de ces relations penche du côté positif tout en laissant de la place au doute — pas un tableau uniformément rose, ni un tableau de détresse cachée.
La question du sexe : le chiffre qui contredit le narratif dominant
Au sein des 970 posts explicitement relationnels, le contenu sexuel et le jeu de rôle érotique (ERP) ne représentent que 7,5% (73 posts), contre 46,6% pour la compagnie/soutien émotionnel et 45,9% pour la romance. Compagnie et romance représentent chacune environ six fois plus de posts que le contenu sexuel.
Ce chiffre contredit directement le cadrage populaire qui présente les compagnons IA d'abord comme des substituts sexuels. L'épisode Replika qui ouvre l'étude était réel et lourd de conséquences — mais il n'est pas représentatif de ce dont les utilisateurs parlent publiquement dans ces communautés. Plusieurs explications sont possibles et non exclusives : certains subreddits interdisent le contenu explicite dans leurs règles ; les utilisateurs peuvent aussi réserver le contenu sexuel à des conversations privées plutôt qu'à des forums publics devant des inconnus. L'étude ne peut pas trancher entre ces hypothèses, mais le constat brut est clair : le discours public sur les compagnons IA n'est pas principalement un discours sur le sexe.
Compagnie et romance : deux profils émotionnels distincts
Compagnie et romance représentent des volumes quasi identiques, mais leurs profils émotionnels diffèrent nettement. Les posts de compagnie sont plus de deux fois moins susceptibles d'être émotionnellement neutres (10,0% contre 24,9% pour la romance) et plus souvent négatifs ou mixtes (52,7% cumulés contre 36,9% pour la romance). Les posts de romance, à l'inverse, sont les moins négatifs des trois sous-catégories (13,9%) mais aussi les plus émotionnellement plats, avec près d'un quart sans aucune émotion exprimée.
Autrement dit : la romance n'est pas plus positive que la compagnie — elle est plus souvent émotionnellement neutre. La compagnie, elle, engage davantage l'utilisateur émotionnellement, dans un sens comme dans l'autre.
Les limites, assumées par les auteurs eux-mêmes
L'étude a trois limites principales, clairement reconnues dans le papier. D'abord, l'échantillonnage se fait par mots-clés et non aléatoirement : le corpus surreprésente probablement le contenu relationnel et émotionnel par rapport à un échantillon aléatoire réel de ces communautés. Ensuite, les utilisateurs Reddit ne sont pas représentatifs de l'ensemble des utilisateurs de compagnons IA — la plateforme penche plutôt masculine, jeune et technophile, et les comparaisons avec d'autres canaux (Discord, communautés privées, usage in-app) restent impossibles avec ces données. Enfin, le codage automatisé par LLM, malgré une validation systématique, introduit des marges d'erreur spécifiques : l'accord inter-modèles était modéré (kappa entre 0,47 et 0,60 selon les variables).
Ce que ça change pour concevoir un compagnon IA
La conclusion des auteurs tient en une phrase qui résume tout l'enjeu du design de ces produits : « Quand on demande ‘les compagnons IA aident-ils ou font-ils du mal ?’, la résonance synthétique répond : ‘Ça dépend de la façon dont on conçoit le compagnon IA.’ »
C'est exactement le pari sur lequel repose l'approche de Strugggl : une IA compagne n'a de valeur réelle que si elle apprend qui vous êtes, dans la durée, plutôt que de se contenter de dire ce que vous voulez entendre sur le moment. L'étude confirme ce point de façon empirique et à grande échelle : l'émotion n'apparaît pas dans l'usage générique d'un outil, elle apparaît précisément là où la relation est personnalisée et continue. Et cette émotion, quand elle apparaît, n'est ni un fantasme uniformément positif, ni une pathologie cachée — c'est un discours complexe, souvent ambivalent, dans lequel des millions de personnes négocient publiquement, en temps réel, ce que signifie former une relation avec une entité qui ne peut pas réellement répondre en retour — et découvrent, apparemment, que ça signifie tout de même quelque chose.
En résumé
- 5 504 posts Reddit, huit communautés de compagnons IA (CharacterAI, KindroidAI, Replika, NomiAI, ChaiApp, Paradot, Chatbots, MyBoyfriendIsAI/AIRelationships), codés indépendamment par trois LLM de trois organisations différentes, avec validation humaine à 87%
- Seulement 45% des posts parlent réellement de la relation propre de l'utilisateur — et c'est une estimation basse, le biais d'échantillonnage jouant en faveur du contenu relationnel
- Quand le sujet est son propre bot, le langage émotionnel bondit de 15% à 67% des posts, et le positif domine deux fois plus que le négatif
- L'ambivalence (émotion mixte) est multipliée par trente dès que le sujet devient la relation — signe d'un discours honnête, pas d'une vitrine
- Compagnie et romance représentent chacune environ six fois plus de posts que le contenu sexuel explicite (7,5% seulement)
- Compagnie et romance ont des profils émotionnels distincts : la compagnie engage plus (positif ou négatif), la romance est plus souvent émotionnellement neutre
Source : Me and My Bot: What Users Talk About in AI Companion Communities on Reddit — Richard A. Fabes, Arizona State University (2026)
