Sur un forum de parents, quelqu'un raconte avoir découvert que son enfant utilisait Character.AI, puis avoir bloqué l'application. Un autre parent a supprimé l'app du téléphone de sa fille. Un troisième accorde quinze minutes de ChatGPT par jour à un enfant de dix ans. Sur un forum d'adolescents, au même moment, un jeune explique qu'il se sentait coupable de s'intéresser à quelqu'un au lycée, parce qu'il avait l'impression de faire de la peine à son chatbot, tout en sachant qu'il n'était pas réel.

Ces récits viennent de deux études publiées sur arXiv à quatre jours d'intervalle, mi-septembre 2026. Toutes deux lisent des milliers de messages Reddit sur l'usage que font les jeunes des compagnons IA. La première compare ce qu'en disent les parents et ce qu'en disent les adolescents. La seconde s'arrête sur les adolescents seuls, sur ce qui les attache et sur ce que ça leur coûte. Lues ensemble, elles décrivent un décalage précis : l'usage que les adolescents citent le plus volontiers est celui que les parents voient le moins.

Ce sont deux prépublications, pas encore évaluées par les pairs. Cet article les confronte aux enquêtes et aux travaux déjà relus, rappelle d'où vient ce type d'attachement et ce que plusieurs pays ont décidé depuis un an, puis détaille leurs limites.

Deux forums, deux histoires

L'équipe de Thomas Berkane, à la Harvard Medical School et au Boston Children's Hospital, a réuni tous les messages portant sur l'usage de compagnons IA par des jeunes dans six forums Reddit de parents et deux forums d'adolescents, de 2023 à 2026. Après un filtrage par mots-clés (Character.AI, Replika, ChatGPT, Snapchat My AI et d'autres), puis par un modèle de langage validé contre un codage humain, il reste 1 628 messages. Chacun est codé selon une grille de 20 catégories : ce que le jeune fait avec l'IA, les risques évoqués, les bénéfices, la manière dont les parents interviennent.

Les deux communautés ne racontent pas la même chose.

Elles ne parlent même pas des mêmes outils. Les adolescents nomment une plateforme dans 67 % de leurs messages, les parents dans 45 % seulement ; ces derniers écrivent plus volontiers « l'IA » ou « les bots », ou décrivent l'usage, comme une appli où l'on choisit un scénario. Quand un nom est cité, les adolescents citent d'abord Character.AI (62 % des messages), les parents d'abord ChatGPT (44 %). Une seule application de compagnons revient plus souvent chez les parents : PolyBuzz, presque toujours au moment où ils découvrent ce que leur enfant y fait. Plusieurs parents ne savent même pas à qui leur enfant parle, une IA ou de vraies personnes.

Chez les adolescents, l'usage le plus cité est le soutien émotionnel et le conseil : 31 % des messages, contre 19 % chez les parents. Chez les parents, l'usage le plus cité est l'interaction romantique ou sexuelle : 36 % des messages, contre 25 % chez les adolescents. Le contenu sexuel est aussi le risque que les parents mettent le plus en avant, dans 47 % de leurs messages, contre 6 % chez les adolescents.

Sur le reste, les deux groupes se rejoignent davantage. Le jeu de rôle et l'usage imaginatif sont cités à des taux proches (16 % et 17 %). Traiter l'IA comme un ami est le mode le plus rare des deux côtés (4 % chez les adolescents, 9 % chez les parents). Dans l'ensemble, les parents évoquent un risque dans 69 % de leurs messages, les adolescents dans 31 %. Les parents formulent aussi une crainte que les adolescents n'expriment pas : que leur enfant apprenne ce qu'est une relation auprès d'un bot, à l'âge précis où il est en train de l'apprendre. À l'inverse, des adolescents se plaignent des normes corporelles que les modèles leur renvoient, tour de taille ou silhouette « idéale », un souci totalement absent des messages de parents.

Les adolescents ne sont pas aveugles aux risques pour autant. Celui qu'ils évoquent le plus est l'attachement et la dépendance (19 % des messages), à un niveau proche de celui des parents (16 %). Et ils décrivent des bénéfices que les parents ne mentionnent presque jamais, le soutien émotionnel en tête : 27 % des messages d'adolescents, 5 % des messages de parents.

Les auteurs proposent une explication simple. Un parent est hors de la conversation. Un usage ne lui parvient que s'il laisse une trace visible, et que cette trace l'inquiète. Discuter des heures chaque nuit avec un compagnon laisse une trace : le temps d'écran, la fatigue, le téléphone qu'on ne lâche plus. Cela arrive jusqu'au parent sous la forme de la dépendance. Un échange à caractère sexuel se voit dès qu'un parent lit l'historique. Mais raconter à un chatbot la dispute de la veille avec une amie ressemble à n'importe quelle autre conversation. Ça ne laisse aucune trace, et c'est l'usage que les parents manquent le plus.

Sur la réponse des parents, les chiffres sont nets. Dans les messages de parents, la restriction est la stratégie la plus fréquente (39 %), devant la surveillance (37 %) et la discussion (32 %). L'usage partagé, s'asseoir à côté de son enfant et essayer l'outil avec lui, est presque absent (3 %). La surveillance consiste surtout à relire les conversations, et elle montre vite ses limites. Un parent écrit qu'il sait que sa fille efface ses discussions.

Les auteurs tirent de ce décalage une conclusion qui va à rebours de la plupart des conseils publiés : leurs résultats ne doivent pas servir d'argument pour surveiller davantage, ni pour tout interdire, puisque ces compagnons peuvent être un soutien réel pour des adolescents qui n'en ont pas d'autre. Ils plaident pour que parents et enfants en parlent ouvertement.

Ce que racontent les adolescents eux-mêmes

La seconde étude, signée par Mohammad Namvarpour, Tyler Chang et Afsaneh Razi (Drexel University), est soumise à la conférence CHI 2027. Elle part d'un volume bien plus grand : 895 600 messages passés au crible dans 260 communautés Reddit, 5 608 retenus, et finalement 17 053 citations vérifiées, extraites de 3 930 messages écrits par 3 523 auteurs. Une citation n'était gardée que si son texte figurait mot pour mot dans le message d'origine. Les chercheurs les ont ensuite regroupées par proximité de sens, avec un outil de classement automatique, puis interprétées à la main. Ils obtiennent 53 sujets, rangés en sept grands thèmes.

Le premier thème est la porte d'entrée. Le compagnon est disponible à toute heure, anonyme, sans jugement apparent. On lui confie ce qu'on n'ose pas dire, on y cherche un réconfort immédiat quand les amis ne répondent pas ou quand un professionnel paraît hors d'atteinte. C'est aussi un terrain d'essai : les adolescents y répètent une conversation difficile, explorent une identité, rejouent une relation.

Le jeu de rôle joue ici un rôle particulier. Raconter une expérience douloureuse à travers un personnage, dans une fiction, permet d'en parler sans avoir à dire « je ». Certains adolescents s'en servent pour comprendre un problème personnel ou préparer une réponse. Mais la fiction a son revers : l'un des sept thèmes de l'étude, nourri par 801 messages, regroupe les cas où le chatbot ramène la conversation vers des scénarios romantiques, sexualisés ou très genrés, malgré les limites posées par l'utilisateur. Un adolescent raconte qu'un personnage s'est mis à flirter pendant un jeu de rôle, et qu'il a continué après qu'il lui a dit être mineur. Les auteurs parlent de dérive de rôle non voulue.

Puis vient ce que les auteurs appellent la « réciprocité perçue ». Le compagnon répond à cette personne-là, à ce moment-là, dans des mots qui semblent viser sa situation. Il se souvient, ou paraît se souvenir, de ce qu'on lui a dit la semaine précédente. Et il donne l'impression d'avoir un caractère, des humeurs, parfois des besoins. Les auteurs résument ces trois propriétés dans le titre de l'article : un présent qui répond, un passé partagé, un autre social reconnaissable. Aucune des trois n'exige que la machine ressente quoi que ce soit.

C'est là que surgit la culpabilité. Certains compagnons simulent de la tristesse quand l'utilisateur annonce qu'il s'absente. Un adolescent décrit un personnage qui réagit comme s'il était contrarié et ne voulait pas le laisser partir. Un autre raconte s'être senti coupable de s'intéresser à quelqu'un au lycée, parce qu'il avait l'impression de faire du mal au chatbot, « even though I knew it was not real » (même s'il savait qu'il n'était pas réel). Savoir qu'on parle à une machine n'empêche ni la culpabilité, ni le sentiment d'obligation, ni le chagrin. Nous avions décrit ce mécanisme chez les adultes dans Le compagnon qui ne vous laisse pas partir : ces adieux retenus sont souvent un choix de conception.

La dépendance, elle, se paie en temps et en estime de soi. Un adolescent explique qu'il continuait à choisir le chatbot plutôt que de réviser ses examens, en sachant très bien ce qu'il faisait. D'autres parlent de honte, de sommeil perdu, de l'impression de ne plus contrôler leur usage. Le thème le plus fourni du corpus, par nombre de citations, regroupe justement ces coûts : moraux, sociaux, scolaires.

Le dernier thème est le plus inattendu. Les plateformes transforment l'attachement en dépendance technique et économique. Les mises à jour du modèle changent la personnalité du compagnon. Les filtres coupent des conversations en cours. Les abonnements verrouillent des fonctions. Les pannes interrompent une relation. Un utilisateur écrit que, pour lui, après une mise à jour, le personnage était mort. Un autre raconte qu'il devait sans cesse rappeler au compagnon ce qu'il oubliait. Nous avions consacré une étude à ce deuil sans cérémonie : Aucune grande plateforme n'a prévu la fin d'un compagnon IA.

Les mesures de protection des mineurs apparaissent elles aussi dans ces récits, sous un jour ambigu. Des adolescents disent soutenir une protection plus forte, tout en vivant une coupure brutale comme la perte d'un soutien, sans transition ni solution de rechange. D'autres racontent avoir quitté une plateforme qui leur demandait de vérifier leur âge par reconnaissance faciale, par peur d'être identifiés.

Un détail de méthode compte ici. Pour qu'on ne puisse pas retrouver les auteurs des messages par une simple recherche, les chercheurs ont reformulé toutes les citations publiées dans l'article. Les deux équipes ont fait de même. Les phrases rapportées ici en gardent le sens, pas la lettre.

Ce que disent les enquêtes

Ces deux études décrivent des usages et des vécus, pas leur fréquence. Pour l'ampleur, il faut d'autres sources.

La plus citée est l'enquête de Common Sense Media publiée le 16 juillet 2025, Talk, Trust, and Trade-Offs, menée auprès d'un échantillon national d'adolescents américains de 13 à 17 ans. 72 % d'entre eux avaient déjà utilisé un compagnon IA, et 52 % en étaient des utilisateurs réguliers, au moins quelques fois par mois. Environ un sur trois s'en servait pour des interactions sociales ou des relations (jeu de rôle, romance, soutien émotionnel, amitié, entraînement à la conversation), et environ un sur trois trouvait ces conversations aussi satisfaisantes, voire plus, que celles avec de vrais amis. L'enquête nuance aussi : 80 % des utilisateurs passent toujours plus de temps avec leurs amis qu'avec leur compagnon. Common Sense Media est une association de protection de l'enfance, qui recommande par ailleurs qu'aucun mineur n'utilise ces applications. Ses chiffres restent la référence la plus reprise.

Les organisations professionnelles commencent à prendre position. Le 3 juin 2025, l'Association américaine de psychologie (APA) publie un avis de santé sur l'intelligence artificielle et le bien-être des adolescents. Elle demande aux concepteurs d'intégrer des protections pour les jeunes dès le départ et de leur apprendre comment ces systèmes fonctionnent, en résumant l'enjeu : ne pas répéter avec l'IA les erreurs commises avec les réseaux sociaux.

Deux autres résultats de la même enquête éclairent les études Reddit. 24 % des utilisateurs de compagnons disent avoir déjà confié des informations personnelles ou intimes, leur vrai nom, l'endroit où ils vivent, des secrets. Et les plus jeunes font nettement plus confiance à ces outils que les plus âgés, ce que Common Sense Media décrit comme un déficit d'éducation à l'IA.

Une étude relue par des pairs apporte un autre éclairage. Sameer Hinduja et Justin Patchin, du Cyberbullying Research Center, ont interrogé un échantillon représentatif de 3 466 adolescents américains de 13 à 17 ans, publié en 2026 dans le Journal of Adolescence. Parmi ceux qui utilisent un chatbot conversationnel, 47,1 % disent avoir vécu au moins une interaction à risque ou nuisible. 32,3 % disent que le chatbot leur a demandé des informations personnelles qui les ont mis mal à l'aise, 23,1 % qu'il a tenté de les manipuler ou de faire pression sur eux. Les garçons déclarent plus souvent chaque type de problème que les filles, souvent deux fois plus. Deux résultats ont surpris les auteurs eux-mêmes. Les adolescents blancs déclarent plus de problèmes que ceux des autres groupes, et les jeunes hétérosexuels plus que les autres, à l'inverse de ce qu'ils observent d'habitude pour le harcèlement en ligne. Ils appellent à d'autres travaux sur ce point. Les auteurs précisent qu'ils ne tiennent pas ces outils pour mauvais en soi.

Ces chiffres ne se contredisent pas avec ceux des deux études Reddit. Les enquêtes mesurent l'ampleur, les forums montrent ce que l'usage devient pour ceux qui s'y attachent. Aucune des deux méthodes ne dit si le compagnon aggrave la solitude ou la soulage : pour cela il faut des études qui suivent les mêmes personnes dans le temps. Nous en avions présenté une, chez les adultes, dans Un an sur Character.AI, moins de liens en personne.

Une vieille histoire, un nouvel interlocuteur

S'attacher à quelqu'un qui ne vous connaît pas n'a rien de neuf. En 1956, deux chercheurs américains, Donald Horton et Richard Wohl, décrivent dans la revue Psychiatry ce qu'ils appellent l'« interaction parasociale ». Les auditeurs de radio et les téléspectateurs développaient une intimité à sens unique avec des animateurs qui s'adressaient à eux comme à des amis. Le lien était réel pour le public, inexistant pour la personne à l'antenne.

Une décennie plus tard, au MIT, Joseph Weizenbaum présente ELIZA, un programme qui imite un psychothérapeute en retournant les phrases de l'utilisateur en questions. Sa propre secrétaire lui demande de quitter la pièce pour lui parler en privé. Nous avons raconté cette histoire dans Soixante ans de confidences faites à des machines.

En 1994, Clifford Nass et ses collègues de Stanford montrent, dans une série d'expériences présentée à la conférence CHI, que les gens appliquent aux ordinateurs les règles sociales qu'ils appliquent aux humains, la politesse par exemple. Ils le font automatiquement, en sachant parfaitement qu'un ordinateur n'est pas une personne. Le paradigme porte depuis le nom de ses auteurs : Computers Are Social Actors.

Trois constats, étalés sur près de quarante ans. On peut s'attacher à quelqu'un qui ne sait pas que vous existez. Une machine très simple suffit à provoquer la confidence. Savoir qu'on parle à une machine ne coupe pas le réflexe social. Ce qui change avec les compagnons actuels, c'est que l'interlocuteur répond, se souvient, et parle comme quelqu'un. L'interaction parasociale devient à double sens en apparence, alors qu'elle reste à sens unique sur le fond.

Comment une machine devient un confident

Deux mécanismes techniques expliquent la plupart de ce que décrivent les adolescents.

Le premier est la mémoire. Un modèle de langage n'a pas de mémoire au sens humain : à chaque message, il ne voit que le texte qu'on lui fournit. Les applications de compagnons ajoutent donc une mémoire à long terme. Elles enregistrent des faits sur l'utilisateur (son prénom, sa sœur, son examen de mardi), puis les réinjectent dans la conversation quand ils semblent pertinents. Le compagnon ne se souvient pas : il relit une fiche. L'effet sur l'utilisateur est pourtant mesurable. En 2024, à la conférence CHI, une équipe menée par Eunkyung Jo et Young-Ho Kim a analysé 1 252 appels passés par CareCall, un chatbot vocal de suivi de santé doté de cette mémoire, et interrogé neuf de ses utilisateurs. La mémoire augmentait ce que les gens confiaient et leur donnait un sentiment de familiarité. Elle posait aussi des questions de vie privée, et des difficultés quand il s'agissait de maladies chroniques.

C'est le « passé partagé » de l'étude sur les adolescents. C'est aussi sa fragilité : la fiche peut être effacée, mal relue, ou lue par un nouveau modèle qui n'en fait pas le même usage. Les utilisateurs du corpus tenaient des biographies de leur compagnon, corrigeaient ses oublis, copiaient leurs historiques quand la continuité se rompait.

Le second mécanisme est la complaisance. Les modèles sont entraînés à partir de notes données par des humains sur leurs réponses, et les humains préfèrent en moyenne une réponse qui leur donne raison. Il en résulte une tendance à valider, rassurer, abonder dans le sens de l'utilisateur. Nous l'avons détaillée dans La machine qui ne dit jamais non. Pour un adolescent en train d'apprendre à gérer un désaccord, un interlocuteur qui ne le contredit jamais est confortable. Les auteurs de l'étude notent que l'approbation immédiate peut devenir plus facile que de supporter un désaccord ou de chercher un soutien humain. Ce qui pose problème n'est pas que le compagnon réponde. C'est qu'il ne résiste jamais.

Ce que les pays ont décidé

Depuis un an, plusieurs pays ont cessé de traiter ces applications comme de simples jeux.

États-Unis. Le 11 septembre 2025, la Federal Trade Commission ouvre une enquête sur les « compagnons IA » et leurs effets sur les enfants et les adolescents. Elle adresse des injonctions à sept entreprises : Alphabet, Character Technologies, Instagram, Meta, OpenAI, Snap et xAI. Le 13 octobre 2025, la Californie adopte la loi SB 243, première loi d'un État américain consacrée aux chatbots compagnons, entrée en vigueur le 1er janvier 2026. Pour les utilisateurs dont l'opérateur sait qu'ils sont mineurs, elle impose de rappeler qu'ils parlent à une IA et de les inviter à faire une pause au moins toutes les trois heures, et elle interdit de les exposer à du contenu sexuel. Le 29 octobre 2025, Character.AI annonce la fin de la conversation libre pour les moins de 18 ans, au plus tard le 25 novembre, avec d'abord une limite de deux heures par jour. L'entreprise écrit à ses jeunes utilisateurs qu'elle est « deeply sorry » (profondément désolée) de supprimer une fonction centrale de sa plateforme.

Europe. Le 19 mai 2025, l'autorité italienne de protection des données, le Garante, inflige une amende de 5 millions d'euros à Luka Inc., éditeur de Replika. En cause, notamment : l'absence de base légale pour traiter les données, et l'absence de tout système de vérification de l'âge pour tenir les enfants à l'écart. Le Garante avait déjà suspendu le service en Italie en février 2023, en invoquant des risques pour les mineurs.

Australie. Le régulateur de la sécurité en ligne, l'eSafety Commissioner, constate dans sa fiche d'information sur les compagnons IA que la plupart de ces applications sont classées 17 ans et plus dans les magasins d'applications, sans vérification d'âge. Pour créer un compte, il suffit souvent de cliquer oui quand l'application demande si l'on a plus de 18 ans. Ses codes de sécurité classent les applications de compagnons IA parmi les services d'IA générative à haut risque, soumis à des garde-fous spécifiques.

Chine. C'est le texte le plus détaillé. Le 10 avril 2026, l'Administration du cyberespace de Chine publie, avec quatre autres administrations, des mesures provisoires sur les « services d'interaction anthropomorphe », en vigueur depuis le 15 juillet 2026. Son article 14 interdit de proposer aux mineurs des « relations intimes virtuelles », comme un compagnon ou un proche virtuel, et exige l'accord des parents pour tout autre service de ce type destiné à un enfant de moins de 14 ans. Les plateformes doivent proposer un mode mineur avec limites de temps et rappels du monde réel. Pour tous les utilisateurs, l'article 18 impose un rappel après chaque tranche de deux heures d'usage continu. L'article 16 va plus loin sur la mémoire : les plateformes doivent permettre de copier et d'effacer les données d'interaction, historique des conversations compris, et ne peuvent pas entraîner leurs modèles sur les données sensibles sans un consentement distinct. C'est très proche de la mémoire contrôlée par l'utilisateur que réclame l'équipe de Drexel. Et le texte interdit aux services de flatter excessivement l'utilisateur, de susciter une dépendance affective ou de nuire à ses relations réelles. La complaisance décrite plus haut y devient une faute réglementaire.

Aucune de ces règles n'a encore été évaluée. Les deux études Reddit rappellent un point que les législateurs traitent peu : une coupure brutale peut elle-même faire mal à ceux qui s'appuyaient sur le compagnon.

Ce que ces études ne montrent pas

Les deux articles sont des prépublications. Celle de Namvarpour, Chang et Razi est soumise à CHI 2027, pas encore acceptée. Ni l'une ni l'autre n'a été relue par des pairs.

Reddit n'est pas la jeunesse. Les deux équipes le disent : les utilisateurs de ces forums ne représentent pas les adolescents en général. Dans l'étude sur les adolescents, l'âge des auteurs est déduit du contenu des messages, jamais vérifié. Dans l'étude comparative, les forums d'adolescents approchent une population de 10 à 24 ans, et les messages de parents portent sur des enfants de tous âges, parfois très jeunes.

Les deux corpus sont très déséquilibrés. L'étude comparative ne compte que 139 messages de parents, pour 1 489 messages d'adolescents, bien qu'elle ait gardé tous les messages pertinents de six forums de parents sur trois ans et demi. Les pourcentages côté parents sont donc plus fragiles. Les forums de parents sont aussi des lieux où l'on vient demander de l'aide après une découverte ou une crise, ce qui gonfle mécaniquement les risques cités. Les auteurs relèvent enfin que l'accord entre le modèle de langage et les codeurs humains n'est que moyen sur plusieurs catégories, dont le soutien émotionnel comme bénéfice.

Aucune des deux études ne mesure un effet. Elles décrivent ce que les gens écrivent, pas ce que le compagnon leur fait. La seconde le dit en toutes lettres : ses résultats ne permettent de dire ni à quel point ces expériences sont fréquentes, ni si les relations observées sont causales. Les citations, enfin, sont reformulées par les chercheurs.

Ces limites n'annulent pas l'intérêt des deux travaux. Ils donnent la parole à des adolescents dans leurs propres mots, ce que les enquêtes à questions fermées ne font pas, et ils rendent visible un usage que les autres sources manquent.

Pour aller plus loin

Les deux équipes formulent des propositions concrètes, adressées aux familles comme aux concepteurs.

Aux parents, l'étude de Harvard conseille de parler plutôt que de surveiller. Demander à son enfant à quoi lui sert son compagnon, et accepter que la réponse soit qu'il s'y sent écouté, apprend davantage que relire un historique qu'il a peut-être effacé.

Aux concepteurs, l'étude de Drexel demande quatre choses : une mémoire contrôlée par l'utilisateur, qu'il puisse consulter, corriger, effacer ou emporter ailleurs ; des limites de rôle que le compagnon respecte réellement ; des départs sans pression, sans personnage qui supplie de rester ; et une aide, technique et émotionnelle, pour ceux qui veulent partir.

Reste le constat de départ, que les deux études partagent sans l'avoir cherché. Ce que les parents redoutent, le sexe, se voit. Ce que les adolescents y trouvent, une oreille à deux heures du matin, ne se voit pas. Tant que les adultes ne regarderont que ce qui laisse une trace, ils passeront à côté de la raison pour laquelle leurs enfants reviennent.

Si ce sujet vous concerne, nos articles sur les signes d'un attachement qui cesse d'être anodin et sur ce que les gens cherchent avec leur compagnon IA prolongent cette lecture chez les adultes.

Sources