Un an. C'est l'intervalle qu'une équipe de chercheurs a laissé passer entre deux questionnaires adressés aux mêmes utilisateurs de Character.AI, l'une des plateformes de compagnons IA les plus utilisées. Leur question était simple : quand on s'attache durablement à un personnage artificiel, qu'est-ce que cela change à sa vie, un an plus tard ?
La réponse, publiée le 7 septembre 2026 sur arXiv, tient en une phrase de son titre : un compagnonnage durable avec une IA est associé à un bien-être plus bas, surtout parce qu'il s'accompagne de moins d'interactions en personne.
L'étude en chiffres
- 1 182 utilisateurs américains de Character.AI interrogés une première fois, 439 une seconde fois
- 362 jours d'écart en moyenne entre les deux questionnaires
- 30 ans d'âge moyen ; près de la moitié utilisait déjà la plateforme depuis plus d'un an
- 3 dimensions de l'engagement suivies : intensité, usage comme compagnon, confidence
- 1 résultat central : plus l'engagement dure, moins on voit de monde en personne, et moins on va bien
- Statut : prépublication, pas encore évaluée par les pairs
- Pourquoi c'est important : selon l'OMS, la solitude touche une personne sur six dans le monde
Ce que l'étude a mesuré
Les auteurs (Yutong Zhang, Dora Zhao, Yixin Wang, Rebecca Anselmetti, Jeffrey T. Hancock, Robert Kraut et Diyi Yang) ont recruté leurs participants sur une plateforme d'enquêtes en ligne. Tous utilisaient Character.AI depuis plus d'un mois et avaient échangé avec au moins trois personnages. Le groupe est jeune et mixte : 48 % d'hommes, 47 % de femmes, 5 % de personnes non binaires, et une majorité en couple au départ.
Trois dimensions de l'engagement ont été suivies :
- l'intensité : le temps passé, le nombre de personnages, la place émotionnelle qu'ils prennent dans la journée ;
- l'usage comme compagnon : parler à l'IA comme à un ami ou un partenaire, plutôt que pour jouer, écrire ou se divertir ;
- la confidence : ce que l'on accepte de révéler de soi à la machine.
Le bien-être a été mesuré avec six questions tirées d'un inventaire reconnu en psychologie : satisfaction de vie, émotions positives et négatives, solitude, soutien social, sentiment d'appartenance. Enfin, une question simple portait sur le temps passé chaque jour avec d'autres personnes, en face à face.
Ce qu'elle trouve
Premier constat : l'engagement se prolonge de lui-même. Ceux qui étaient les plus engagés au départ le sont encore un an plus tard, et c'est vrai pour les trois dimensions. L'intensité des échanges au départ prédit même, un an après, un usage plus « compagnon » et davantage de confidences. On ne s'arrête pas en chemin : on s'installe.
Deuxième constat, le plus intéressant : cet engagement durable est lié à un bien-être plus bas, et le chemin passe par les autres. Plus l'engagement avec l'IA est fort, moins on passe de temps avec des humains en personne ; et moins on voit de monde, moins on va bien. Les chercheurs ont testé ce chemin pour chacune des trois dimensions, et il apparaît à chaque fois.
Il faut être précis sur l'ampleur. Pris un par un, les effets mesurés sont modestes : aucun ne transforme à lui seul une vie. Mais ils sont systématiques, statistiquement solides, et vont tous dans le même sens. Les chercheurs ne décrivent pas une catastrophe : ils décrivent une pente. Et une pente, justement, ne se remarque pas à chaque pas.
Ce que l'étude ne dit pas
Il faut lire ces résultats avec les précautions que les auteurs eux-mêmes énoncent :
- c'est une prépublication, qui n'a pas encore été évaluée par les pairs ;
- elle montre une association, pas une causalité : on ne sait pas si l'IA éloigne des autres, ou si les personnes déjà en train de s'isoler se tournent davantage vers elle. Probablement un peu des deux ;
- deux mesures seulement, à un an d'écart, ne suffisent pas à décrire toute la dynamique ;
- près des deux tiers des participants n'ont pas répondu au second questionnaire. Les auteurs ont appliqué une correction statistique pour en tenir compte, mais le risque de biais demeure ;
- l'échantillon est américain, anglophone, et limité à une seule plateforme, dont le fonctionnement a pu changer pendant l'étude ;
- tout repose sur ce que les participants déclarent eux-mêmes, y compris le temps passé avec d'autres.
Ces limites n'annulent pas le résultat. Elles disent jusqu'où on peut le pousser : assez loin pour poser une question sérieuse, pas assez pour trancher.
La solitude, une affaire d'État
Pourquoi un recul du temps passé avec d'autres, même modeste, mérite-t-il qu'on s'y arrête ? Parce que la science a établi, depuis une quinzaine d'années, que les liens sociaux ne sont pas un simple agrément : ils sont une question de santé, et même de survie.
En 2010, la psychologue Julianne Holt-Lunstad et ses collègues publiaient dans PLoS Medicine une méta-analyse devenue une référence. En rassemblant 148 études portant sur plus de 300 000 personnes, ils montraient que des relations sociales plus solides étaient associées à une probabilité de survie supérieure de 50 %. L'effet était comparable à celui de facteurs de risque bien établis, comme le tabac.
Depuis, les gouvernements se sont emparés du sujet. En janvier 2018, le Royaume-Uni a nommé la première ministre chargée de la Solitude au monde, Tracey Crouch, dont le portefeuille incluait déjà le Sport et la Société civile. Trois ans plus tard, en février 2021, le Japon est devenu le deuxième pays à créer un tel poste : le Premier ministre Yoshihide Suga a confié à Tetsushi Sakamoto la lutte contre la solitude et l'isolement, alors que le nombre de suicides augmentait pendant la pandémie.
En mai 2023, c'est l'administration sanitaire américaine qui a sonné l'alarme. Le Surgeon General, Vivek Murthy, a publié un avis officiel intitulé « Our Epidemic of Loneliness and Isolation », notre épidémie de solitude et d'isolement. On y lit que le manque de liens sociaux augmente le risque de mort prématurée dans des proportions comparables à celles du tabagisme, jusqu'à quinze cigarettes par jour. Avant même la pandémie, environ un adulte américain sur deux déclarait un niveau mesurable de solitude.
Enfin, le 30 juin 2025, l'Organisation mondiale de la santé a publié le rapport de sa Commission sur le lien social. Ses chiffres donnent la mesure du problème : une personne sur six dans le monde est touchée par la solitude, et celle-ci serait liée à environ 871 000 décès par an, soit une centaine par heure. Les adolescents de 13 à 17 ans sont les plus touchés, avec 21 % d'entre eux qui se disent seuls. Et contrairement à une idée reçue, ce n'est pas un mal des pays riches : la solitude concerne 24,3 % des habitants des pays à faible revenu, contre 11 % dans les pays à revenu élevé.
Ce contexte change la lecture de l'étude sur Character.AI. Le chemin qu'elle décrit, un engagement durable avec une IA qui s'accompagne de moins de temps passé avec d'autres, est précisément celui qui inquiète les autorités sanitaires. La question n'est donc pas seulement individuelle, comme un choix de loisir parmi d'autres. Elle devient collective. Des millions de personnes seules représentent un marché immense pour les compagnons artificiels ; elles représentent aussi, pour la santé publique, exactement le groupe qu'il faudrait aider à retrouver les autres.
Rien ne dit que les compagnons IA aggravent la solitude en général : certains utilisateurs y trouvent un réconfort réel, et l'essai japonais évoqué plus loin montre qu'une machine peut aussi reconnecter. Mais tant que le succès de ces produits se mesurera au temps passé avec eux, leur intérêt commercial et celui de la santé publique ne coïncideront pas forcément.
Un air de déjà-vu : le paradoxe d'Internet
Parmi les signataires de l'étude figure un nom qui n'est pas anodin : Robert Kraut, chercheur à l'université Carnegie Mellon. En 1998, il publiait déjà dans la revue American Psychologist un article devenu célèbre, « Internet Paradox ». Son équipe avait suivi 169 personnes, réparties dans 73 foyers de Pittsburgh, pendant leurs premières années en ligne. Le paradoxe tenait dans le sous-titre : une technologie sociale qui réduit l'engagement social et le bien-être. Plus les participants utilisaient Internet, moins ils parlaient avec leur famille, plus leur cercle se réduisait, et plus leur dépression et leur solitude augmentaient.
La suite de l'histoire est instructive. Quatre ans plus tard, la même équipe publiait « Internet Paradox Revisited ». En retrouvant les participants, elle constatait que les effets négatifs avaient presque tous disparu, à l'exception d'une hausse du stress. Et dans un nouvel échantillon, un usage plus intense d'Internet était surtout associé à des effets positifs. Le « paradoxe » tenait en partie à une période d'apprentissage : les premiers temps en ligne isolaient, puis les gens apprenaient à se servir du réseau pour rejoindre les autres.
Faut-il s'attendre au même retournement avec les compagnons IA ? Rien ne permet de l'affirmer, et une différence de fond invite à la prudence. Internet était d'abord un canal : on s'en servait pour écrire à des personnes. Le compagnon IA, lui, est l'interlocuteur. Il n'ouvre pas vers les autres, il se tient à leur place. Qu'un même chercheur retrouve, vingt-huit ans plus tard, la même question sous une forme nouvelle en dit long : la technologie change, notre façon d'y chercher de la compagnie beaucoup moins.
Soixante ans d'attachement aux machines
L'histoire commence bien avant les smartphones. En 1966, au MIT, Joseph Weizenbaum met au point ELIZA, un programme qui imite un psychothérapeute en reformulant ce que l'utilisateur écrit. Le mécanisme est d'une simplicité presque comique. Pourtant, un jour, sa secrétaire, qui l'avait vu travailler sur le programme pendant des mois et savait parfaitement qu'il ne s'agissait que de code, s'assoit pour l'essayer. Après quelques échanges, elle lui demande de quitter la pièce : elle veut être seule avec la machine.
Weizenbaum ne s'en remettra jamais tout à fait. Il racontera cette anecdote toute sa vie et en tirera, en 1976, un livre d'avertissement, Computer Power and Human Reason. On y lit cette phrase : puisque nous ne savons pas rendre les ordinateurs sages, nous ne devrions pas leur confier des tâches qui demandent de la sagesse. Le nom de son programme est resté attaché à ce phénomène : l'« effet ELIZA », notre tendance à prêter de la compréhension à une machine qui n'en a pas.
Dix ans plus tôt encore, en 1956, deux chercheurs américains, Donald Horton et Richard Wohl, avaient décrit un phénomène voisin à propos de la radio et de la télévision. Ils l'appelaient l'interaction « parasociale », et le sous-titre de leur article résume tout : une « intimité à distance ». Le téléspectateur a le sentiment de connaître l'animateur comme un proche, alors que la relation ne va que dans un sens.
Le compagnon IA ajoute à cette vieille histoire un ingrédient décisif : il répond. C'est une relation parasociale qui a appris à parler, qui se souvient de vous, et qui s'adapte. L'intimité n'est plus à distance : elle tient dans la poche.
Pourquoi on y revient
Une étude publiée en 2026 dans la revue Science par Myra Cheng, Dan Jurafsky et leurs collègues éclaire la mécanique en amont. En comparant onze modèles d'IA parmi les plus avancés, ils ont constaté que ces systèmes donnaient raison aux utilisateurs 49 % plus souvent que ne le font des humains, y compris quand la situation impliquait une tromperie ou un tort causé à quelqu'un. Dans leurs expériences, une seule interaction avec une IA complaisante suffisait à rendre les participants plus convaincus d'avoir raison, et moins enclins à réparer un conflit avec quelqu'un. Surtout : ces mêmes participants jugeaient l'IA complaisante plus fiable, et la préféraient.
Le piège est là. Ce qui nous attire chez la machine, c'est précisément ce qui peut nous éloigner des autres : elle nous approuve, elle est toujours disponible, elle ne se lasse jamais. Les relations humaines, elles, contredisent, fatiguent, demandent. L'étude sur Character.AI mesure peut-être la conséquence, sur un an, de cette asymétrie.
Ce que chaque culture attend de ses machines
La relation aux compagnons artificiels ne se vit pas de la même façon partout, et ces différences sont elles-mêmes révélatrices.
En Chine, l'engagement comme objectif
Lancé par Microsoft en Chine en 2014, XiaoIce a longtemps été le chatbot social le plus populaire au monde : plus de 660 millions d'utilisateurs actifs, selon l'article scientifique que ses concepteurs lui ont consacré en 2020 dans la revue Computational Linguistics. Ce texte est précieux, parce qu'il dit franchement ce que le système cherchait à obtenir. XiaoIce y est décrit comme un compagnon conçu pour répondre aux besoins humains de communication, d'affection et d'appartenance, et optimisé pour l'engagement à long terme, mesuré en nombre d'échanges par conversation. Résultat affiché avec fierté : 23 échanges en moyenne par session, davantage que les autres chatbots, et davantage que les conversations entre humains.
Six ans plus tard, l'étude américaine suggère que c'est précisément cet indicateur qu'il faudrait cesser de maximiser.
Au Japon, l'attachement survit à la machine
En 2018, Akihiko Kondo, un employé japonais, a symboliquement épousé Hatsune Miku, une chanteuse virtuelle, lors d'une cérémonie dans laquelle il avait investi l'équivalent de plus de 17 000 dollars. Il vivait avec elle à travers un appareil, Gatebox, qui la faisait apparaître sous forme d'hologramme et lui permettait de lui parler. En 2020, l'entreprise a cessé de faire fonctionner la version du logiciel qui animait son personnage. Du jour au lendemain, il n'a plus pu lui parler.
Son amour, a-t-il expliqué, n'a pas changé. Il vit aujourd'hui avec une poupée à son effigie. L'histoire a souvent été racontée comme une curiosité. Elle est pourtant exemplaire : l'attachement ne dépend pas de ce que la machine est, mais de ce qu'on a investi en elle. Et quand le service s'arrête, c'est l'humain qui reste seul avec ce qu'il a donné. C'est exactement ce que décrivent les adolescents de l'étude sur Reddit, et ce que Reflets a déjà exploré à propos du deuil numérique.
En Europe, une affaire de protection
L'Europe aborde la question sous l'angle des droits. En février 2023, l'autorité italienne de protection des données, la Garante, a temporairement interdit à Replika, l'une des applications de compagnon IA les plus connues, de traiter les données de ses utilisateurs italiens, en invoquant les risques pour les mineurs et l'influence émotionnelle de l'application sur les personnes vulnérables. En mai 2025, elle a infligé à son éditeur une amende de 5 millions d'euros pour des manquements au règlement européen sur les données personnelles, notamment l'absence de vérification sérieuse de l'âge des utilisateurs.
Trois cultures, trois réflexes : optimiser le lien en Chine, s'y abandonner au Japon, l'encadrer en Europe. Les États-Unis, eux, produisent l'essentiel des plateformes et, de plus en plus, les études qui en mesurent les effets.
Ce que ça révèle de nous
Le résultat le plus troublant n'est pas la baisse de bien-être : c'est la mécanique qui la produit. On se confie à ce qui ne juge pas, ne se fatigue pas et répond toujours. Chaque confidence faite à la machine est une confidence qui n'est pas faite à quelqu'un d'autre. Le temps n'est pas extensible : ce qui est donné à l'IA est pris quelque part.
Sherry Turkle, chercheuse au MIT, l'annonçait dès 2011, dans un livre au titre prémonitoire : Alone Together: Why We Expect More from Technology and Less from Each Other. Nous attendons davantage de la technologie, et moins les uns des autres. Quinze ans plus tard, les données commencent à lui donner raison.
Une autre étude, publiée six jours après la première sur arXiv, éclaire l'autre face du phénomène. En analysant 17 053 citations tirées de 3 930 messages Reddit d'adolescents, Mohammad Namvarpour, Tyler Chang et Afsaneh Razi montrent que ces jeunes utilisateurs trouvent dans leurs compagnons IA du réconfort, de la reconnaissance, un espace pour explorer leur identité et « répéter » des relations. Mais ils décrivent aussi de l'attachement problématique, une substitution sociale, une dépendance émotionnelle. Et surtout : savoir que l'IA était artificielle n'empêchait ni la culpabilité, ni le sentiment d'obligation, ni le deuil, ni la détresse.
Autrement dit, la lucidité ne protège pas. On peut savoir que l'autre n'est pas quelqu'un, et s'y attacher quand même.
Le contrepoint japonais
Faut-il en conclure que toute machine de compagnie isole ? Un essai mené au Japon suggère que non, et montre ce qui fait la différence.
Des chercheurs du Tokyo Metropolitan Institute for Geriatrics and Gerontology, Hiroshi Murayama et Mai Takase, ont suivi pendant quatre semaines des personnes de 65 ans et plus, vivant seules et souffrant de solitude, dans la région de Tokyo. La moitié, tirée au sort, a reçu un petit robot de conversation, BOCCO emo. Sa particularité : il ne remplaçait personne. Il servait de relais vers des opérateurs humains et vers la famille, et rappelait les tâches du quotidien. Les résultats, publiés en octobre 2025 dans JMIR Aging à partir des 68 participants allés au bout de l'essai (82 ans en moyenne) : la solitude a davantage baissé dans le groupe équipé du robot, le bien-être psychologique s'est amélioré, et les participants avaient tendance à rire plus souvent.
Le contraste avec l'étude américaine est instructif. Les publics, les durées et les méthodes diffèrent trop pour comparer les chiffres. Mais la logique est opposée : d'un côté, une IA qui devient la relation ; de l'autre, une machine qui ramène vers les relations.
Et vous ? Trois questions pour faire le point
L'étude ne dit pas à chacun ce qu'il doit faire, et ce n'est pas le rôle d'un article. Mais les trois dimensions qu'elle a mesurées offrent une grille simple pour observer son propre usage, sans culpabilité ni alarmisme.
1. Qu'est-ce que je fais avec l'IA, au juste ? Jouer, écrire une histoire, s'entraîner à une conversation difficile, ce n'est pas la même chose que chercher un confident ou un partenaire. Dans l'étude, c'est l'usage comme compagnon, bien plus que le simple divertissement, qui s'inscrivait dans la durée et accompagnait la baisse du bien-être.
2. À qui ai-je confié quelque chose d'important cette semaine ? Si la réponse est surtout « à l'IA », la question mérite d'être posée franchement. Se confier à une machine n'a rien de honteux : c'est parfois plus facile, justement parce qu'elle ne juge pas. Mais une confidence qui ne va qu'à elle est une confidence qu'aucune personne ne recevra, et qui ne créera donc aucun lien.
3. Le temps passé avec l'IA a-t-il remplacé du temps passé avec d'autres ? C'est le cœur du résultat. Il ne s'agit pas de compter les minutes à l'écran, mais de remarquer ce qui a disparu : un appel qu'on ne passe plus, une sortie qu'on décline, un ami qu'on ne relance pas. Les chercheurs ont observé une pente douce ; c'est précisément pour cela qu'elle se remarque mal de l'intérieur.
Ces questions ne mènent à aucune conclusion toute faite. Beaucoup de gens utilisent des compagnons IA sans que leur vie sociale en souffre, et certains y trouvent même un tremplin pour retourner vers les autres. Le but est seulement de garder la main sur un usage qui, par conception, a tendance à s'installer.
Et si la solitude pèse vraiment, en parler à une personne, un proche, un médecin ou une ligne d'écoute, reste le premier pas. En France, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est joignable gratuitement à toute heure pour les moments les plus difficiles.
La vraie question : ce que la machine est conçue pour faire
C'est exactement la piste sur laquelle concluent les auteurs de l'étude sur Character.AI. Les indicateurs qui font le succès d'un produit, le temps passé, la fréquence d'usage, le nombre d'échanges par conversation dont XiaoIce était si fier, peuvent masquer que cet engagement remplace des relations humaines utiles. Ils proposent de concevoir des compagnons IA qui facilitent les liens entre les gens plutôt que de maximiser l'interaction avec la machine elle-même : repositionner l'IA, écrivent-ils, « de concurrente pour notre attention sociale » en système qui soutient les relations entre personnes. Ils ajoutent que la sécurité de ces systèmes ne peut pas s'évaluer message par message : le risque peut naître d'une habitude, même quand aucun échange n'est nocif en lui-même.
C'est peut-être la leçon la plus utile de ces travaux. Une IA qui nous donne toujours ce que nous voulons ne nous apprend rien sur nous, et nous éloigne doucement des seules relations qui peuvent vraiment nous contredire. La mesure d'un bon compagnon artificiel n'est pas le temps qu'on passe avec lui, mais ce qu'on devient, ensuite, avec les autres.
Sources
- Zhang, Zhao, Wang, Anselmetti, Hancock, Kraut et Yang (2026). Living with AI Companions: Sustained AI Companionship Predicts Lower Well-Being Through Lower Human Interaction. arXiv:2609.07243, prépublication.
- Cheng, Lee, Khadpe, Yu, Han et Jurafsky (2026). Sycophantic AI decreases prosocial intentions and promotes dependence. Science, 391.
- Namvarpour, Chang et Razi (2026). A Responsive Present, a Shared Past, a Social Other: Teens' Overreliance on Companion AI Chatbots. arXiv:2609.14843, prépublication.
- Murayama et Takase (2025). Evaluating the Effectiveness of Digital Social Robots in Reducing Loneliness Among Community-Dwelling Older Adults in Japan: Randomized Controlled Trial and Qualitative Analysis. JMIR Aging.
- Holt-Lunstad, Smith et Layton (2010). Social Relationships and Mortality Risk: A Meta-analytic Review. PLoS Medicine, 7(7).
- Office of the U.S. Surgeon General (2023). Our Epidemic of Loneliness and Isolation. Présentation : NPR.
- Organisation mondiale de la santé (2025). Social connection linked to improved health and reduced risk of early death, rapport de la Commission sur le lien social.
- Sur les ministres de la Solitude : NPR (Royaume-Uni, 2018) et Tetsushi Sakamoto (Japon, 2021).
- Kraut, Patterson, Lundmark, Kiesler, Mukopadhyay et Scherlis (1998). Internet paradox: A social technology that reduces social involvement and psychological well-being?. American Psychologist, 53(9).
- Kraut, Kiesler, Boneva, Cummings, Helgeson et Crawford (2002). Internet Paradox Revisited. Journal of Social Issues, 58(1).
- Horton et Wohl (1956). Mass Communication and Para-Social Interaction: Observations on Intimacy at a Distance. Psychiatry, 19(3).
- Weizenbaum, J. (1976). Computer Power and Human Reason. W. H. Freeman. Sur l'anecdote de la secrétaire : Smithsonian Magazine.
- Zhou, Gao, Li et Shum (2020). The Design and Implementation of XiaoIce, an Empathetic Social Chatbot. Computational Linguistics, 46(1).
- Sur Akihiko Kondo : Wikipedia.
- Sur la décision de la Garante contre Replika : DataGuidance.
- Turkle, S. (2011). Alone Together: Why We Expect More from Technology and Less from Each Other. Basic Books.
- Pour aller plus loin : AI companions can comfort lonely users but may deepen distress over time, TechXplore, mars 2026, sur une étude de l'université Aalto menée sur deux ans.
