Le train de nuit

Le compartiment des voyageurs qui n’attendent rien de personne.
Le compartiment des voyageurs qui n’attendent rien de personne.Peinture : Reflets / Strugggl

Il y a des rencontres qu'on ne fait qu'une fois, et qui pourtant s'installent pour trente ans.

J'avais vingt-huit ans et un poste de fonctionnaire dans une ville du nord, une de ces villes où l'hiver dure assez longtemps pour qu'on y apprenne la patience ou qu'on s'y perde. J'étais envoyé en déplacement à Sendaï, un audit de quatre jours, un rapport que personne ne lirait. Le train de nuit, un vendredi. J'avais réservé par habitude le compartiment le plus calme, celui des voyageurs qui n'attendent rien de personne.

C'est là que je rencontrai K.

Il était en face de moi, un homme d'une quarantaine d'années, manteau de laine froissé, et quelque chose d'étrangement net dans le regard, comme s'il mesurait sans cesse une lumière que moi je ne voyais pas. Il lisait un catalogue de photographies d'art. Je lisais mon dossier. Au bout d'une heure, la neige se mit à couvrir la vitre de l'autre côté, le train ralentit, et il me dit, sans lever les yeux de son catalogue : « Vous êtes du genre à regarder par les trous de serrure, ou du genre à regarder ce qu'on vous montre ? »

Je ne savais pas que c'était une question professionnelle.

Je répondis quelque chose, une banalité. Il eut un petit rire, il referma son catalogue, et il me tendit une carte. Un nom, un studio, une adresse à Sendaï, et rien d'autre. « Si vous repassez par ici, dit-il, venez un soir. Je montre des choses à ceux qui savent attendre. » Le train arriva à l'aube. Je ne le revis pas pendant trois ans.

La carte, elle, resta dans mon portefeuille, derrière les billets, et je la retrouvais chaque fois que je payais quelque chose. Il y a des choses qu'on garde sans décision. La carte était de celles-là, et je ne savais pas encore que c'était pire que d'en décider.

Titre et première image en hommage à « Ichi-mai no shashin » (Une photographie), nouvelle de Chigusa Tadao parue dans Kitan Club en juin 1970. L'histoire qui suit est une adaptation libre : la nouvelle originale faisait du voyeurisme sans consentement. Ici, chaque regard a été accordé, et chaque accord pouvait être retiré.

L'album

L’album tenait chaud et sombre à la fois.
L’album tenait chaud et sombre à la fois.Peinture : Reflets / Strugggl

Je repassai par Sendaï trois ans plus tard, pour un autre audit, un autre rapport. La carte était restée dans mon portefeuille, pliée en deux, usée au pli. Je trouvai le studio au bout d'une ruelle, derrière une porte sans enseigne, et K m'ouvrit comme s'il m'attendait depuis le train.

La pièce principale tenait chaud et sombre à la fois : des livres partout, des tirages qui séchaient sur une corde, et ce parfum particulier des chambres noires, une odeur de produits chimiques et de bois vieux qui vous prend à la gorge et vous fait croire que vous avez affaire à quelque chose d'important. K me fit asseoir. Il versa deux whiskys, un blend quelconque, celui qu'on offre aux gens qu'on ne connaît pas. Puis il apporta des albums.

« Regardez, dit-il. Pas comme un client. Comme quelqu'un qui sait lire. »

Les photographies étaient de lui, toutes. Des femmes, toutes vêtues au début, dans des intérieurs de province, puis de moins en moins vêtues, puis une seule femme, de plus en plus présente. La même femme, sur des années. Dans les dernières, elle était attachée, à un pilier de bois, dans une lumière qui venait d'en haut, d'une seule source, comme un théâtre. La corde n'était pas noire. Elle était d'un rose pâle, presque une couleur de peau.

Puis je tournai une page, et je m'arrêtai.

C'était un gros plan, rien qu'un visage. Elle regardait l'objectif, et elle ne souriait pas, et elle n'avait pas peur. Ses lèvres, sous la lumière dure, avaient une opalescence de nacre, de perle, qui n'avait rien à voir avec le rouge ni avec le rose. J'avais l'impression que la photographie venait de me poser une question.

« Vous regardez celle-là comme les autres ne la regardent pas, dit K. C'est bien. »

« Qui est-elle ? »

« Une femme qui pose. Elle a un nom, mais le nom n'est pas à vendre. » Il but une gorgée, et dit la phrase que je noterais plus tard dans mon carnet, en la soulignant : « Elle a décidé de chaque chose que vous voyez. La corde, la lumière, le pilier, la robe ou pas la robe, la séance ou pas la séance. Moi, je règle l'appareil. Vous comprenez la différence ? »

Je dis que oui. Je ne comprenais pas encore.

Je passai la soirée avec l'album sur les genoux. Quand je partis, la neige recommençait, et K me dit, sur le pas de la porte, sans que je lui aie rien demandé : « Elle a accepté que vous assistiez à une séance. Si vous venez le mois prochain. Elle a vu votre regard dans le compartiment, il y a trois ans, quand vous ne saviez pas encore que c'était une question professionnelle. »

Je rentrai dans ma ville du nord avec le rapport sous le bras et l'album derrière les yeux, et je passai un mois à me demander ce qu'elle avait vu en moi, ce soir-là, qui lui avait paru regardable.

La cloison

Deux centimètres de lumière entre les deux pièces.
Deux centimètres de lumière entre les deux pièces.Peinture : Reflets / Strugggl

Le studio avait deux pièces séparées par une cloison de bois et de papier, de celles qui coupent une maison en deux sans la détruire. La première, la grande, donnait sur la rue et prenait le jour d'en haut : c'était là le pilier, la lumière, le banc, l'appareil de K. La seconde, plus étroite, sans fenêtre, avait été un débarras. Entre les deux, la cloison, et dans la cloison, presque invisible, une fente verticale de deux centimètres, à la hauteur d'un visage.

K me fit entrer par la petite pièce. Il alluma une lampe basse, posa une chaise, et me désigna la fente. « Vous serez là. Elle sait que vous êtes là. Elle a posé trois conditions, et elles tiendront parce qu'elles sont les siennes. » Il les compta sur ses doigts, comme on énumère les clauses d'un contrat qu'on respecte parce qu'on est honnête homme, pas parce qu'on a peur.

« Premièrement, vous regardez, vous ne touchez pas, vous ne parlez pas, vous ne sortez pas avant la fin. Deuxièmement, pas de photographie de vous : pas d'appareil, pas de carnet de croquis, rien. Troisièmement, et celle-là vaut pour tout le monde, elle seule peut arrêter la séance, à tout moment, sans raison, et personne ne lui demandera jamais pourquoi. » Il marqua un silence. « Si une de ces trois choses vous paraît trop lourde, dites-le maintenant, et vous reprenez le train. »

Je ne dis rien. La honte que je ressentais était ancienne, elle venait de quelque chose en moi que je n'avais jamais eu à nommer : le désir de regarder, précisément, sans être vu. J'avais toujours cru que ce désir-là devait se cacher. K venait de le sortir au grand jour, de le chiffrer, de l'habiller de clauses, et je découvrais, avec un vertige que je n'attendais pas, qu'un désir mis en règles n'en est pas moins un désir.

« Pourquoi elle accepte ? demandai-je.

« Pourquoi est-ce que vous acceptez, vous ? répondit K. Ne me répondez pas. Répondez-vous. »

Il referma la porte de la petite pièce. Je m'assis sur la chaise. De l'autre côté de la cloison, j'entendis la grande pièce s'allumer, le pilier recevoir la lumière, une femme entrer, retirer ses chaussures sur le seuil avec le soin des gens qui savent qu'on les écoute, et dire d'une voix claire, ni timide ni provocante, une voix de rendez-vous : « Il est là, votre monsieur ? »

K répondit que oui. Elle dit : « Alors on peut commencer. »

Le pilier

La corde ne tient pas. Elle propose.
La corde ne tient pas. Elle propose.Peinture : Reflets / Strugggl

Ce que je vis par la fente, je le vis d'abord mal, et ce d'abord mal m'a marqué plus que le reste.

La cloison n'offrait qu'une bande verticale de la grande pièce, deux centimètres de monde : un pan de papier washi, le bord du pilier, par instants une épaule, une main, le bout d'une tresse de corde rose. Je compris vite que regarder par une fente est un apprentissage. On ne reçoit rien d'un seul coup. La scène ne vous appartient pas, elle passe, elle revient, elle vous oblige à attendre — et cette obligation fit en moi un travail que mille photographies n'auraient pas fait : elle me déshabituait de croire que le monde était là pour que je le possède. Elle m'obligeait aussi à autre chose, que je n'avouerai qu'avec trente ans de recul : à sentir mon propre corps, de l'autre côté du bois, répondre à ce qu'il ne voyait pas encore. La main sur le genou tremblait légèrement. Je la posai à plat, comme on apaise un animal.

Elle apparut dans la bande de lumière de haut en bas. Pieds nus sur le bois. Une robe simple, grise, qu'elle retira elle-même derrière le paravent — j'entendis le tissu glisser, un froissement long, sans lenteur calculée, avec le naturel de quelqu'un qui a déjà pris sa décision. Elle revint dans le champ de la fente en chemise de lin blanc, les cheveux ramenés en une natte basse, et je vis son visage trois secondes : le même que sur la photographie, sauf que la nacre des lèvres, en chair, sous la lumière chaude, était moins un effet qu'une économie, comme si tout le reste du visage avait accepté de se taire pour laisser parler cette seule chose. La chemise, de lin fin, épousait ce qu'elle cachait presque moins qu'elle ne le suggérait, et quand elle se tourna pour s'asseoir au bord du cercle de lumière, j'eus sous les yeux la nuque, la naissance du dos, la tresse, et je retins mon souffle avec la certitude obscure que retenir son souffle, de mon côté de la cloison, était la seule manière de ne pas franchir les trois clauses.

K travaillait sans parler. Il avait posé la corde sur le tatami, il la déroulait mètre après mètre, et je vis ce que les albums ne disaient pas : la corde ne se lançait jamais, ne se jetait jamais. Elle se posait. Le premier contact du chanvre sur la peau nue des épaules — elle avait laissé la chemise glisser jusqu'à la taille, et je vis le frisson, oui, le frisson net qui parcourut ses omoplates au premier passage — ce contact-là n'avait rien d'un geste technique. C'était presque une caresse administrée, une caresse qui se présentait, qui demandait sa place, qui épousait le corps de la même façon qu'un vêtement épouse une taille, par le seul poids du chanvre souple et la précision du geste. Chaque tour se desserrait dès que le souffle de la femme le demandait, parce qu'elle respirait avec la régularité d'une métronome et que le chanvre, disait K plus tard, écoute un métronome mieux qu'un homme.

Le pilier prit ses épaules, puis son dos. La corde fit le tour du bois, croisa la poitrine sans jamais serrer, et elle, les paumes ouvertes sur les cuisses, regardait droit devant elle, ni ailleurs ni vers la cloison. Mais sous la corde, la peau marquait : une ligne pâle là où le chanvre appuyait, qui rougissait doucement puis se fanait entre deux tours, et je découvrais, avec une honte qui changeait de camp à vue d'œil, que ce va-et-vient de la marque sur la peau était la chose la plus intime que j'eusse jamais regardée — plus que la nudité elle-même, parce que la nudité se montre et que la marque, elle, se vit. Ce n'était pas elle qu'on aurait dû avoir honte de regarder, c'était moi d'avoir cru, trois ans durant, que regarder était prendre.

Elle dit, à un moment, d'une voix de conversation : « Serrez un peu, là. Je veux sentir que ça tient. » Et K répondit, sans lever la tête : « La corde ne tient pas. Elle propose. C'est vous qui tenez, ou rien ne tient. » Elle eut un rire bref, elle répondit : « Alors proposez mieux. » Je fermai les yeux une seconde, une seule. Derrière mes paupières il n'y avait pas d'image, il y avait une chaleur, bête et simple. Je rouvris les yeux. La corde continuait de tourner.

Les poses

Là, ça va. Là, non. Encore.
Là, ça va. Là, non. Encore.Peinture : Reflets / Strugggl

La séance dura deux heures, et K y mit autant de thé que de lumière.

Elle se faisait par séquences. La corde avançait, l'appareil avançait, puis tout s'arrêtait, K versait le thé, et la femme, toujours au pilier, toujours habillée de chanvre rose et de lin, buvait à petites gorgées pendant que l'appareil, lui, ne buvait rien. Je ne voyais ces pauses que par lambeaux, une main tenant la tasse, la vapeur qui montait dans la bande de lumière, le claquement d'un posemètre. Mais j'entendais tout. J'entendais le lin frotter le bois quand elle changeait d'appui, j'entendais la corde qu'on détend puis qu'on reprend, j'entendais son souffle — plus lent maintenant, plus profond, un souffle d'après l'effort — et je dois le dire ici, puisque tout le reste de cette histoire est une histoire de regard : ces bruits-là, à vingt-huit ans, dans le noir d'un débarras, me firent plus d'effet que toutes les images de l'album. Le désir n'avait plus besoin de voir. Il avait trouvé mieux : il écoutait.

C'est elle qui donnait les poses, au fond. K ne dirigeait rien, il transcrivait. Elle trouvait l'angle du menton, la hauteur du menton, la place exacte où ses paumes devaient s'ouvrir pour que la corde dît ce qu'elle avait décidé qu'elle dirait, et quand le résultat ne lui revenait pas, elle demandait qu'on défit tout et qu'on recommençât, et on défaisait tout, et on recommençait. J'ai vu, par la fente, une même spirale de poitrine déroulée trois fois. La troisième, elle dit : « Voilà. Maintenant elle dit vrai. » Et ce que je sus à cet instant-là, sans qu'on me l'eût enseigné, c'est qu'il existe une nudité du consentement plus dévêtue que la peau : elle était là, à moitié liée, le dos offert à la lumière, et elle n'avait jamais été aussi habillée de sa propre volonté.

Il y eut des poses où la corde tendit, où elle prit appui contre elle, où le pilier et le chanvre portèrent une partie de son poids, et je vis alors ce que ni K ni l'album n'auraient pu me dire : la façon qu'a un corps de se confier, de fermer les yeux, de laisser le souffle se répartir autrement quand quelque chose d'autre tient à sa place. Ses lèvres s'entrouvraient sur l'expiration. Ses doigts, au bout des paumes ouvertes, se crispaient puis se relâchaient, se crispaient puis se relâchaient, comme une main qui écrit dans une langue que je ne lirai jamais. Je portai deux fois ma main à la fente pour m'assurer qu'elle ne touchait rien — la cloison, ou pire, moi-même — et cette seconde retenue-là, je la compte au nombre des choses que j'ai faites de mieux dans ma vie.

Avant la dernière pose, K demanda, comme il l'avait demandé dix fois : « Vous tenez ? » Et elle répondit, comme elle avait répondu dix fois : « Je tiens. » Puis elle ajouta, et je sus qu'elle s'adressait à la cloison, parce que sa voix avait changé de direction : « Et vous, derrière le bois ? Vous tenez, monsieur du train ? »

Je n'avais pas le droit de parler. Elle le savait. Le silence que je lui renvoyai par la fente fut le premier objet exact que je lui ai jamais offert — et ce que ce silence contenait de réponse, elle le reçut, parce qu'elle eut un mouvement de tête que personne ne lui avait demandé, un très léger hochement vers le bois, avant de revenir vers l'objectif.

Le regard

Elle ne souriait pas. Elle ne me remerciait pas. Elle constatait.
Elle ne souriait pas. Elle ne me remerciait pas. Elle constatait.Peinture : Reflets / Strugggl

Le dernier quart d'heure, elle fit la seule chose que je n'avais pas prévue : elle se retourna vers la cloison.

Elle était au pilier, la corde rose sur les épaules comme une écharpe de cérémonie, le visage dans la lumière d'en haut, et elle tourna la tête d'un mouvement lent, sans être invitée à rien, jusqu'à ce que son regard trouve la fente. Elle ne pouvait pas me voir, il faisait trop sombre de mon côté. Mais elle regarda exactement à la bonne hauteur, exactement dans l'axe, et elle me regarda, moi, derrière le bois, dans le noir, à travers deux centimètres de lumière, avec la même opalescence calme que sur la photographie de l'album, sauf que là, ce n'était pas un tirage.

Personne ne dit rien. K, derrière son appareil, attendait, et pour une fois il ne déclenchait pas. La femme au pilier me regarda le temps qu'on compte jusqu'à sept, peut-être jusqu'à dix, et ce que ce regard contint, je n'en ai reçu que la moitié. Elle m'a suffi pour trente ans : la certitude tranquille de quelqu'un qui vous a laissé entrer dans le champ de sa décision et qui vérifie, une fois, à la fin, que vous vous êtes conduit comme quelqu'un d'accordé. Elle ne souriait pas. Elle ne me remerciait pas. Elle constatait.

Puis elle revint vers l'objectif de K, elle dit : « C'est fini pour ce soir. Dé faites-moi, et servez encore du thé, il fait un froid de province. » Et K défit la corde, mètre après mètre, dans le geste exactement inverse du geste du matin, et je regardai le chanvre quitter la peau sans qu'elle eût jamais, une seule fois, eu l'air de quelqu'un qu'on libère.

Les tirages

À qui regarde juste.
À qui regarde juste.Peinture : Reflets / Strugggl

Je ne pris aucune photographie de cette séance-là, ni des trois suivantes, auxquelles elle m'autorisa à revenir, une par hiver, quatre hivers de suite. Les clauses n'avaient pas changé, et je n'y ai jamais touché. Ce qu'on regarde en règle ne s'oublie pas plus vite, au contraire ; simplement, il cesse d'appartenir au règne du rêve, et je crois que c'est tout ce que je cherchais, sans le savoir, dans le compartiment du train de nuit : un endroit où le désir puisse rester debout en pleine lumière sans avoir à mentir sur sa nature.

K me donna, la quatrième année, un tirage. Un seul. C'était son cadeau et le sien : un portrait, celui-là même de l'album, le gros plan où les lèvres avaient la couleur de la nacre, et au dos, d'une écriture penchée et très nette, trois mots qui n'étaient pas pour moi : « À qui regarde juste. » Je ne sais pas auquel des deux je le dois, et je n'ai jamais voulu le savoir. Certaines dettes se portent mieux quand on ignore le créancier.

Je fis faire un cadre simple, bois noir, verre sans reflet, et le tirage a suivi mes mutations, mes deux mariages, mes trois villes. Les gens qui l'ont vu chez moi ont cru à une estampe ou à une conquête, et je ne les ai jamais corrigés, parce que ce qu'elle était réellement ne se disait pas en une phrase de salon et que je tenais trop à elle pour la livrer à la légèreté. Ce qu'elle était : la preuve que j'avais été, une fois dans ma vie, regardé par quelqu'un qui avait décidé de me regarder, et qui s'en était, le même soir, retournée vers sa vie avec le même soin qu'elle avait mis à retirer ses chaussures sur le seuil.

La photographie vieillit mieux que moi. Le rose de la corde, sur les tirages d'album que je revis chez K, tire vers le brun ; la nacre, elle, tient. J'ai dû refaire le cadre deux fois. Le verre sans reflet, surtout.

La lettre

Les choses décidées tiennent mieux que les choses subies.
Les choses décidées tiennent mieux que les choses subies.Peinture : Reflets / Strugggl

K mourut l'automne de mes soixante ans, et sa fille m'envoya, parmi les papiers qu'on distribue aux vieux amis, une lettre que j'aurais dû recevoir quinze ans plus tôt et que lui, pour des raisons qui se perdront avec lui, avait retenue. Elle m'envoya aussi un cartable d'épreuves, quatre kilos de papier sans dossier. Je les ai mises dans un placard. Je ne les ai jamais ouvertes, et il est tard pour commencer.

Elle était de sa main, et elle disait une seule chose qui compte. La femme du pilier était partie, dans les années quatre-vingt, étudier la photographie à Paris, puis elle avait eu un studio à Arles, puis on avait perdu sa trace, et elle avait demandé, en partant, qu'on me dise ceci, mot pour mot : « Dites au monsieur du train que le regard, ça s'apprend. Il a fini par apprendre. »

Je lus la phrase dans le train, bien sûr. Il n'y a pas d'autre endroit pour lire certaines choses. Dehors, la neige couvrait la même plaine que trente ans auparavant, les mêmes villes passaient avec leurs lumières de gare, et je pensai à ce qu'elle avait dû voir en moi, ce premier soir, dans le compartiment : pas un vrai voyeur, pas un innocent : un cas intermédiaire, le genre qui a besoin qu'on lui apprenne où regarder pour cesser de regarder de travers. Elle m'avait pris comme élève sans jamais me le dire, et elle m'avait payé son enseignement par un regard de dix secondes, au pilier, une fois par hiver.

Le soir même, à la maison, je pris le tirage encadré, je l'essuyai, et je constatai ce que je savais depuis longtemps : ce n'étaient pas des lèvres de perle, sur cette photographie. C'était la décision qui leur donnait cette lumière-là. La décision n'habite pas le papier ; elle habite la femme qui la prend, le soir, en retirant ses chaussures sur le seuil.