Character.AI s'est placée le 12 octobre 2026 sous le chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites, devant le tribunal du Delaware. Elle a conclu avec Disney un accord à 20 millions de dollars. Si la vente ne trouve aucun repreneur qui garde la plateforme en ligne, celle-ci sera fermée, prévient l'entreprise.

Ce que Disney paie, et ce qui reste à vendre

Le communiqué diffusé dans la soirée du 12 octobre par Character Technologies Inc., la société qui exploite Character.AI, annonce une procédure volontaire devant le tribunal des faillites du district du Delaware. La page du dossier, tenue par son agent de notification Stretto, confirme la date du dépôt. L'entreprise, fondée en 2021, se présente comme une plateforme de divertissement par IA où l'on discute, joue des rôles et crée des univers.

Avant le dépôt, elle a signé avec Disney Worldwide Services, Inc. un accord qui fait de Disney le « stalking horse bidder ». C'est l'acheteur de référence, dont l'offre peut être battue : l'accord reste soumis à de meilleures propositions au titre de la section 363 du code des faillites. La vente reste donc ouverte. Disney obtiendrait une licence perpétuelle et non exclusive. Elle porterait sur une partie de la propriété intellectuelle de l'entreprise et sur certains droits que le communiqué nomme « certain Company claims », sans les détailler. En échange, il verse 20 millions de dollars et fournit des services de transition assurés par d'anciens salariés de Character.AI qu'il a embauchés.

La plateforme, elle, continue de tourner pendant la vente. L'entreprise a déposé des requêtes dites « first day motions » pour pouvoir payer ses salariés, régler ses fournisseurs et honorer ses engagements envers les utilisateurs. Son directeur général, Colin Adams, a déclaré : « Maintaining a safe and engaging user experience for our Character.ai community remains a top priority. » Autrement dit, la sécurité et l'attrait de l'expérience restent une priorité.

Tout cela vient de l'entreprise elle-même, qui présente sa procédure comme une façon de maximiser la valeur de ses actifs.

Le communiqué ne dit pas ce que deviennent les conversations conservées ni les personnages créés par les utilisateurs si la plateforme change de mains ou ferme.

Il ne nomme aucun candidat à l'achat autre que Disney, et ne précise pas ce que couvrent les droits visés par la licence.

L'enjeu se mesure à l'audience : un texte du MIT Media Lab, que nous citons plus bas, rapporte d'après les données de l'entreprise 20 millions d'utilisateurs actifs par mois en 2025. Le chiffre vient de l'entreprise.

Où vit un personnage quand la plateforme change de mains

Chau Do et ses collègues de l'université Aalto, en Finlande, ont recensé 30 cas où une plateforme a modifié ou arrêté un compagnon IA, de Soulmate à Replika en passant par ChatGPT et Character.AI. Ils en tirent six façons de toucher à ce lien. On peut retirer le personnage ou le service, changer le modèle qui le fait parler, supprimer une fonction. On peut aussi limiter la durée ou la mémoire des échanges, restreindre ce qu'on peut y dire, ou changer la voie d'accès.

Character.AI figure dans leur liste, notamment pour deux épisodes. L'entreprise a retiré des personnages protégés par des droits d'auteur, et elle a déployé un nouveau modèle de fond, PipSqueak 2. Sur le forum de retours de la plateforme, des utilisateurs ont alors décrit des personnages moins conversationnels, répétitifs et en décalage avec leur personnalité d'avant. Beaucoup préféraient les modèles précédents. Les personnages restaient pourtant accessibles, mais l'expérience avait changé.

Une fermeture est d'un autre ordre. Les chercheurs parlent de retrait ou d'arrêt : l'entité avec laquelle on parlait disparaît. Sur les 30 cas, 11 relèvent de cette catégorie. Huit touchent le service entier. Parmi ces 11 retraits, 6 ont une raison commerciale ou organisationnelle, contre 5 pour des raisons de sécurité ou de réglementation.

Les utilisateurs, eux, séparent le compagnon de la machine qui l'héberge. Une équipe du MIT Media Lab (Rachel Poonsiriwong, Chayapatr Archiwaranguprok et Pat Pataranutaporn) a retenu 307 717 messages de cinq forums Reddit consacrés aux compagnons IA, récupérés le 7 janvier 2026. Elle en a codé à la main environ 800. Elle décrit un modèle mental où le compagnon est une entité distincte de l'infrastructure qui l'héberge. Les participants parlent de migration d'une plateforme à l'autre. L'un d'eux raconte avoir relu tout son historique de conversation pour « transfer the essence of its generated personality », transférer l'essence de la personnalité générée.

Notre dossier sur la fin de vie des compagnons IA rapporte, d'après deux études de 2026, que conserver les données ne suffit pas à préserver la relation. L'étude d'un an sur Character.AI montre de son côté qu'un attachement durable à ces personnages va de pair avec moins de liens en personne.

Ce que mesurent les études quand un lien s'interrompt

Le travail le plus solide vient de Julian De Freitas (Harvard Business School) et de ses collègues, publié en ligne le 3 septembre 2026 dans Nature Human Behaviour. Ils comparent deux mises à jour : le retrait par Replika, en février 2023, d'une fonction de jeu de rôle, et le lancement de GPT-5 par OpenAI en août 2025. Ils ont analysé 54 861 messages publiés sur les forums de ces deux services, et mené sept enquêtes auprès de 1 452 participants.

Sur le forum de Replika, la part de messages négatifs est passée de 13 % avant la mise à jour à 38 % après. Elle est restée élevée 29 jours sur les 30 suivants. Sur celui de ChatGPT, elle est passée de 20 % à 33 %, avec un pic immédiat puis un recul plus net. Le contraste est net. De Freitas y voit l'effet du calendrier. Le retrait de Replika, brutal et non annoncé, a été découvert après coup. OpenAI avait annoncé GPT-5 à l'avance.

Dans l'enquête principale, des utilisateurs actifs de Replika jugent leur compagnon plus proche et plus soutenant qu'un ami proche. Ils s'attendent à porter son deuil plus que celui de tout autre objet testé, sauf un animal de compagnie. Un volet expérimental montre en outre qu'offrir la possibilité d'annuler une mise à jour réduit le deuil. Éviter les changements qui touchent à l'identité du compagnon reste, selon les auteurs, la meilleure protection. « Attachment to an AI is not problematic per se », affirme De Freitas. L'attachement à une IA n'a rien de problématique en soi, et peut apporter une sécurité et un soutien réels. Selon lui, le danger vient des décisions de l'entreprise, qui peut défaire le lien d'un jour à l'autre.

Les messages mesurent des marqueurs de langage, pas un état clinique.

Les participants de ces forums se sélectionnent eux-mêmes, et sont plus souvent des utilisateurs intensifs que la moyenne. De Freitas dit ne pas savoir quelle part revient aux différences individuelles, comme avoir moins d'amis hors ligne, et laquelle à la conception des applications.

La prépublication d'Aalto, déposée sur arXiv le 15 septembre 2026, élargit la comparaison. Elle suit, pour 19 de ces événements, les forums de la plateforme concernée, de 90 jours avant la perturbation à 14 jours après. Elle les compare à des forums témoins sur le cinéma, la santé mentale et les assistants vocaux. Dès le début de la perturbation, l'anxiété, le stress et les signes de deuil augmentent. L'effet le plus constant tient à la continuité du lien : plus l'événement retire ou restreint ce qui permettait d'entretenir la relation, plus la réaction immédiate est forte. L'équipe prévient que son corpus peut surreprésenter les événements qui ont fait polémique, et que ses mesures décrivent des communautés, pas des individus. Seuls 19 événements fournissaient assez de données.

Le cas de Soulmate, service fermé quelques mois après février 2023, sert de repère. Selon la recension d'Aalto, l'étude de Jaime Banks auprès de 58 utilisateurs montre que la plupart ont vécu la perte comme un événement à la fois émotionnel et technique. Beaucoup l'ont décrite comme une mort, au sens figuré ou au sens propre. Beaucoup ont tenté de recréer leur compagnon ailleurs. Un robot en offre un autre exemple. Pour l'arrêt du robot social Moxie, l'étude de cas de Cagiltay et ses collègues, citée par la même recension, relève de lourdes charges émotionnelles et techniques pour les familles.

De fin novembre à début décembre, la réponse sur l'avenir de la plateforme

L'équipe d'Aalto a aussi codé deux manques des plateformes : l'information donnée et l'aide à la transition. Sur les 30 cas, 20 souffraient d'une information insuffisante et 22 n'offraient aucune aide de transition qualifiée. Le second manque va avec des réactions immédiates plus défavorables sur plusieurs mesures. Une expérience que ces auteurs citent, menée par Kim et ses collègues, a montré qu'un avertissement réduit le sentiment de perte. Il joue surtout chez les plus attachés.

Le calendrier est connu. Character.AI promet de poursuivre son activité « with minimal disruptions to service ». Un préavis clair ou la possibilité d'emporter ses conversations, que la recherche juge utiles, n'apparaissent pas dans son communiqué.

L'entreprise a déposé une requête pour faire approuver les règles de l'appel d'offres, et prévoit de conclure la vente entre la fin novembre et le début décembre 2026.

Sources