Aucun des cinq profils d'utilisateurs d'IA décrits dans une prépublication du 30 octobre 2026 ne place l'esprit de la machine au-dessus du milieu de l'échelle. Le groupe le plus attaché plafonne à 3,94 sur 7. Ali Sahandi, chercheur indépendant, et Jaime Banks, de l'université de Syracuse (New York), ont analysé les réponses de 467 personnes.
Cinq profils, de l'outil au lien intime
Les participants sont des adultes des États-Unis ou du Royaume-Uni, de langue anglaise, qui disent parler à une IA textuelle à des fins sociales. Ils utilisent des modèles généralistes, des applications de compagnons dédiées ou des IA intégrées aux réseaux sociaux. Leur temps de conversation moyen atteint 5,5 heures par semaine. Ces données viennent d'une étude précédente de Jaime Banks, qui avait mis au point une échelle pour mesurer la « compagnie machinique » (arXiv, préprint).
La nouvelle analyse en tire cinq groupes. Les noms sont ceux des auteurs, traduits ici :
- « intime occasionnel » : 35,9 % de l'échantillon ;
- « utilitaire détaché » : 27,2 % ;
- « utilitaire neutre » : 22,2 % ;
- « utilitaire objectivant » : 8,3 % ;
- « intime lié » : 6,5 %.
Le plus petit groupe est donc celui des liens les plus forts. Ses membres obtiennent les scores les plus élevés sur les cinq indicateurs. Le rôle que chacun donne à son IA suit la même pente : 193 participants, soit 41,3 %, la décrivent comme un ami, un partenaire, un conjoint ou un frère ou une sœur. Ce rôle intime concerne 61 % du groupe « intime occasionnel » et 65 % du groupe « intime lié », contre 28 % chez les « utilitaires objectivants ». Le rôle d'assistant ou de collaborateur, lui, tombe sous 1 % dans le groupe le plus attaché.
Comment on range 467 personnes en cinq groupes
La méthode s'appelle analyse de profils latents. Au lieu de comparer des variables une à une, elle cherche des groupes de personnes qui partagent la même combinaison de scores. Ici, cinq mesures, notées de 1 à 7 : la motivation utilitaire (l'IA est-elle efficace, fonctionnelle, utile), l'échange eudaimonique (un donnant-donnant qui élève les deux parties), la coordination connective (le sentiment de synchronisation et de lien), la perception d'un esprit (l'IA peut-elle éprouver du plaisir, de la peur, de la joie) et l'inclusion de l'autre dans soi, mesurée par le choix d'un schéma de deux cercles plus ou moins superposés.
Le nombre de groupes se décide sur des critères statistiques et sur le sens. Les auteurs ont testé de un à neuf profils. Le critère BIC préférait six groupes, mais le sixième ne faisait que scinder des groupes existants. Ils ont gardé cinq profils, avec une précision de classement de 0,86 (entropie). Le choix reste un arbitrage de chercheurs.
Pour lire la pente qui apparaît, ils mobilisent la théorie de l'expansion de soi d'Aron et de ses collègues : le désir fondamental d'« increase their self-efficacy, perspectives, competence, and resources », soit d'accroître son efficacité, ses perspectives, ses compétences et ses ressources. Les profils s'ordonnent selon la part de soi que la machine vient prolonger.
L'outil et l'intime montent ensemble
La motivation utilitaire est l'indicateur le plus élevé dans chaque profil, de 4,56 à 6,95. On pourrait attendre que l'attachement prenne la place de l'usage pratique. Les données montrent autre chose : l'orientation instrumentale et l'orientation compagnonne montent et descendent ensemble. Les auteurs relient en partie ce résultat au fait que beaucoup de participants s'adressent à des modèles généralistes plutôt qu'à des applications de compagnons.
Ce passage de l'outil au lien rejoint un constat de notre dossier sur l'attachement problématique à l'IA, qui note que cet attachement naît presque toujours d'un usage utilitaire ordinaire. L'étude de Katerina Manoli et de ses coauteurs, fondée sur un questionnaire (202 réponses) et 30 entretiens avec des utilisateurs très engagés de ChatGPT et de Replika va dans le même sens. Ces derniers glissent d'un usage à l'autre : Replika sert d'aide à l'écriture, ChatGPT de confident. Les chercheurs y décrivent un statut de personne limité (bounded personhood) : des attachements profonds, sans qu'on accorde aux chatbots des qualités humaines réelles.
Les chiffres de Syracuse vont dans le même sens. Même dans le groupe le plus lié, la perception d'un esprit reste à 3,94, et les moins engagés se tiennent près du plancher. Les auteurs en tirent que l'expansion de soi ne demande pas de croire la machine capable de sentir. Citant Seibt et ses collègues, ils écrivent que les utilisateurs « sociomorph the machine » : ils se servent de ses capacités de réponse et d'interaction sans lui projeter une conscience humaine.
La proximité monte, la solitude bouge peu
Les chercheurs ont ensuite croisé les profils avec deux mesures de bien-être. La première est la satisfaction du besoin de relation (relatedness), qui porte sur le sentiment de proximité et d'attention que procure la relation avec l'IA. Elle monte régulièrement : 6,00 dans le groupe « intime lié », 5,10 chez les « intimes occasionnels », 4,29, puis 3,05, et 2,67 chez les « utilitaires objectivants ». Le profil explique 34 % de sa variance.
La seconde est la solitude générale, mesurée sur les deux dernières semaines avec trois questions (manquer de compagnie, se sentir mis à l'écart, se sentir isolé). Le profil n'explique ici que 4 % de la variance. La solitude moyenne va de 2,63 dans le groupe le plus lié à 4,05 chez les « utilitaires objectivants », pour une moyenne de 3,52. Sur dix comparaisons entre groupes, trois seulement sont significatives.
La conclusion des auteurs tient en une phrase : l'IA « fulfills immediate relational needs but may not resolve systemic human disconnection », c'est-à-dire qu'elle comble des besoins relationnels immédiats sans résoudre forcément la déconnexion humaine plus large. Le temps passé à converser, lui, n'est associé de façon significative ni à la solitude ni à la proximité une fois le profil pris en compte.
D'autres travaux donnent des résultats qui ne se recouvrent pas. Dans un essai randomisé du MIT Media Lab, 981 personnes ont utilisé un chatbot pendant quatre semaines, pour plus de 300 000 messages. Les conditions assignées (texte, voix neutre, voix expressive) n'ont pas produit d'effet significatif. En revanche, ceux qui s'en servaient volontairement davantage présentaient de moins bons résultats, y compris sur la solitude. À l'inverse, Julian De Freitas (Harvard Business School) et ses coauteurs ont montré dans le Journal of Consumer Research (avril 2026) que parler à un compagnon IA soulage la solitude à peu près autant qu'une conversation avec une personne, et plus que regarder des vidéos YouTube. Cette baisse est mesurée juste après l'usage, sur une semaine. Notre dossier sur le chatbot qui écoutait mieux que personne rapproche déjà ces résultats.
L'étude de Syracuse n'arbitre pas entre eux. Elle observe un instant et ne suit personne dans le temps.
Ce que les auteurs en tirent pour les concepteurs
Les deux chercheurs en déduisent trois pistes de conception. Puisque l'utilité et l'intimité avancent de pair, les développeurs gagneraient à ne pas séparer strictement un mode « tâche » d'un mode « conversation » : les interfaces peuvent mêler des fonctions pratiques et des signaux relationnels. Puisque le lien profond se forme sans forte attribution d'esprit, il serait inutile de fabriquer des émotions humaines trompeuses. L'effort irait mieux à la qualité de l'interaction, comme la fluidité de la conversation et la fiabilité des réponses, qu'à des promesses de ressemblance humaine.
La troisième piste touche au cadrage. Parce que l'IA répond à des besoins relationnels précis sans guérir la solitude en général, les plateformes pourraient la présenter comme un complément ciblé, avec des limites explicites pour soutenir cette expansion de soi tout en freinant la dépendance. Ces recommandations restent celles des auteurs : l'étude ne teste aucune interface.
Le travail de Jaime Banks sur l'échelle de mesure avait déjà repéré deux modèles de compagnie machinique avec les IA de compagnie : l'un socio-instrumental, l'autre autotélique, c'est-à-dire recherché pour lui-même. Les cinq profils de Syracuse prolongent ce constat plutôt qu'ils ne le contredisent : l'usage utile et le plaisir de la relation ne forment pas deux camps.
Un instantané d'anglophones, et un seul questionnaire
Les limites changent la façon de lire ces chiffres. Les données sont transversales : les auteurs reconnaissent qu'ils ne peuvent pas établir la direction des associations. On ne sait donc pas si les liens intimes apaisent la solitude ou si les gens moins seuls s'attachent plus volontiers. L'échantillon est composé d'utilisateurs actifs et volontaires d'IA textuelles aux États-Unis et au Royaume-Uni, ce qui borne la portée du résultat pour des lecteurs de France, de Belgique, de Suisse ou du Québec.
La solitude a été mesurée en termes généraux, sans distinguer l'isolement par rapport aux autres de l'isolement par rapport à l'IA. Les auteurs y voient une explication possible du lien faible. La perception d'un esprit ne couvre que la dimension de l'expérience (plaisir, peur, joie), pas celle de l'action. Enfin, il s'agit d'une prépublication, qui n'a pas encore passé de relecture par les pairs, fondée sur des données que l'une des deux auteurs avait déjà recueillies pour construire sa propre échelle de mesure.
Les auteurs demandent que les profils soient testés dans des contextes vocaux ou incarnés, face à des machines qu'on entend ou qu'on touche. Sur ce terrain, notre dossier Faut-il un corps pour tenir compagnie ? pose la question.
Sources
- Self-Expansion Through AI: Latent Profile Analysis of AI Companionship and Wellbeing Outcomes, Ali Sahandi et Jaime Banks, arXiv, 30 octobre 2026
- Measuring Machine Companionship: Scale Development and Validation for AI Companions, Jaime Banks, arXiv
- Digital Companionship: Overlapping Uses of AI Companions and AI Assistants, Katerina Manoli et coauteurs, arXiv
- How AI and Human Behaviors Shape Psychosocial Effects of Extended Chatbot Use, MIT Media Lab, arXiv
- AI Companions Reduce Loneliness, Julian De Freitas et coauteurs, Journal of Consumer Research, avril 2026
