Un robot compagnon posé sur une étagère et une application de compagnie IA ouverte sur un téléphone peuvent, en théorie, dire exactement les mêmes mots. Pourtant, presque personne ne les vit de la même façon. La question posée par de plus en plus de familles, de proches aidants et d'utilisateurs solitaires n'est plus « est-ce que l'IA peut tenir compagnie ? » — la réponse est déjà oui — mais « est-ce que le corps change quelque chose ? ». La recherche en interaction homme-robot (HRI) travaille sur cette question depuis près de vingt ans, et 2025-2026 a apporté plusieurs réponses empiriques précises, parfois contre-intuitives.
Un robot companion, concrètement : un corps, un coût, une présence
Un robot companion est un objet physique. Cette évidence a des conséquences très concrètes que le terme « IA incarnée » a tendance à effacer.
D'abord le coût. Le marché 2026 des robots compagnons grand public s'étend sur une fourchette large : environ 279 $ pour EMO (Living.AI, animation expressive, pas de manipulation avancée), 449-529 $ pour Loona (KEYi Tech, conversation basée sur GPT-4o, sans abonnement obligatoire), 429 $ pour Moflin (Casio, IA émotionnelle évolutive orientée réconfort), 350 $ pour Ropet (compagnon en peluche avec réponse tactile), jusqu'à 799-999 $ pour l'EBO X (Enabot), qui combine conversation IA et surveillance du domicile. Ces chiffres proviennent d'un panorama comparatif publié par RoboZaps début 2026, qui note que ce segment reste fragmenté entre plusieurs marques sans leader unique.
Le cas le plus documenté du secteur, ElliQ (Intuition Robotics), suit un modèle différent : pas d'achat unique mais un abonnement mensuel, lancé à 29,99 $/mois plus des frais d'inscription de 249,99 $ couvrant l'installation et l'accompagnement initial, comme l'a détaillé Intuition Robotics au moment du lancement commercial américain. Le prix a depuis évolué (autour de 50 $/mois dans plusieurs comparatifs 2026), mais le principe reste celui d'un service, pas d'un objet qu'on possède — avec, dans plusieurs États américains, une prise en charge partielle par des programmes publics d'aide au vieillissement à domicile.
Le second trait distinctif d'un robot companion est la présence physique elle-même : il occupe un espace réel, peut être vu du coin de l'œil, orienter une « tête » vers l'utilisateur, réagir au toucher. C'est précisément ce point que la recherche en HRI a cherché à isoler expérimentalement — la présence physique ajoute-t-elle un effet mesurable, au-delà du simple contenu de la conversation ?
Ce que dit la recherche sur l'incarnation physique
La référence la plus citée sur ce terrain est l'étude de Lee, Jung, Kim et Kim (2006), publiée dans l'International Journal of Human-Computer Studies, qui a comparé directement un agent physiquement incarné à un agent identique mais désincarné (affiché sur écran). Résultat : l'incarnation physique améliore significativement la présence sociale perçue, l'évaluation de l'agent et la qualité ressentie de l'interaction — un effet particulièrement marqué chez les personnes déclarant un niveau de solitude plus élevé. Autrement dit, l'effet du corps physique n'est pas uniforme : il compte davantage justement pour les publics où la compagnie artificielle a le plus d'enjeu.
Une méta-analyse ultérieure de Li (2015), portant sur 33 études expérimentales comparant robots physiques, robots téléprésents et agents virtuels, nuance toutefois cette lecture : ce n'est pas l'incarnation en tant que telle qui produirait l'effet, mais la présence physique co-localisée — un robot vu à distance sur un écran ne produit pas les mêmes effets qu'un robot physiquement présent dans la même pièce. Une étude de suivi menée par Thellman, Silvervarg, Gulz et Ziemke (2016), Université de Linköping, va plus loin encore : en contrôlant la taille, la proximité et les mécanismes de réponse, ils trouvent que la présence sociale perçue peut rester équivalente entre un agent physique et un agent virtuel bien conçu — ce qui suggère que le soin apporté à la conception logicielle peut, dans une certaine mesure, compenser l'absence de corps.
La synthèse honnête de vingt ans de littérature HRI est donc : la présence physique aide, surtout pour les publics vulnérables à la solitude, mais elle n'est ni une condition nécessaire ni une garantie suffisante — un agent virtuel bien conçu peut réduire, sans l'annuler, l'écart avec un robot physique.
Une application de compagnie IA : accessibilité et absence de friction matérielle
À l'opposé, une application de compagnie IA n'a ni coût matériel, ni logistique d'installation, ni panne de batterie. Elle tient dans une poche, est disponible dès le téléchargement, et permet de créer ou choisir un personnage (persona) avec une personnalité, une voix, une continuité de mémoire — sans les contraintes physiques d'un objet.
Cette accessibilité a une contrepartie documentée : la variabilité de qualité et de sécurité perçue est large. Un comparatif indépendant de CompanionWise évaluant plusieurs applications et robots sur des critères d'expérience et de sécurité illustre bien cet écart : Pi obtient 70/100 en expérience avec une note de sécurité B (55/100) et ne propose pas de fonctionnalités romantiques ; Nomi AI obtient un score d'expérience plus élevé (75/100) mais une note de sécurité nettement plus faible (D, 32/100) ; ElliQ, robot physique orienté seniors, obtient une note de sécurité B- (53/100) sans viser du tout ce registre. Le message de ce comparatif est clair : la forme (robot ou application) ne détermine pas la sécurité ou la qualité perçue — la conception spécifique de chaque produit compte davantage que sa catégorie.
Que dit la recherche sur l'efficacité réelle contre la solitude ?
C'est ici que la distinction robot/application rejoint la question la plus étudiée : est-ce que l'un ou l'autre réduit réellement la solitude, et pour qui ?
Le camp des applications : des effets réels mais conditionnels
Les travaux de De Freitas et al. (Harvard Business School, working paper 24-078) montrent, à travers plusieurs études, qu'interagir avec un compagnon IA réduit la solitude ressentie de façon comparable — mais pas supérieure — à une interaction avec une autre personne : dans leur étude 3, seule l'interaction humaine ou l'interaction avec un compagnon IA réduisait la solitude de façon significative, contrairement au visionnage passif de vidéos, qui n'avait aucun effet. Une vérification de robustesse (étude 5) chiffre précisément l'écart : le score de solitude du groupe « compagnon IA » atteint en moyenne 25,62 contre 36,91 pour le groupe contrôle (t(698,8) = 5,37, p < 0,001, d = 0,40) — un effet net et statistiquement solide. Les chercheurs notent également un biais intéressant : les utilisateurs sous-estiment à quel point ces compagnons IA améliorent réellement leur sentiment de solitude, par rapport à ce qu'ils ressentent effectivement.
Le camp des robots physiques : des essais contrôlés en conditions réelles
Du côté des robots, plusieurs essais cliniques randomisés existent spécifiquement sur la population âgée vivant seule. Un essai contrôlé randomisé récent mené à Tokyo, « Evaluating the Effectiveness of Digital Social Robots in Reducing Loneliness Among Community-Dwelling Older Adults in Japan », a recruté des adultes de 65 ans et plus vivant seuls pour une interaction quotidienne avec un robot social ; l'analyse qualitative associée rapporte que plusieurs participants décrivaient explicitement le sentiment que « le robot les attendait à la maison », un mécanisme de réduction de l'isolement perçu qui n'a pas d'équivalent évident dans une application ouverte à la demande. Un essai antérieur mené à Taïwan par Chen, Moyle, Jones et Petsky (2020), publié dans International Psychogeriatrics, avait déjà montré des effets positifs d'une intervention par robot social sur la dépression, la solitude et la qualité de vie de résidents âgés en établissement de long séjour. Une étude préliminaire menée à Osaka, publiée dans Frontiers in Robotics and AI, a utilisé un robot social commercial ayant déjà dépassé les 12 000 unités vendues au Japon dès 2019 — preuve que l'adoption de robots compagnons par les seniors japonais n'a rien d'anecdotique.
Une étude publiée en 2026 dans l'International Journal of Indian Psychology sur l'usage de compagnons IA chez les adultes âgés va dans le même sens : elle rapporte des associations positives entre usage régulier et réduction de la solitude perçue, ainsi qu'une meilleure résilience cognitive — sans toutefois trancher si l'effet tient à la forme robot ou à la simple régularité de l'interaction, la plupart des dispositifs étudiés dans ce champ combinant les deux.
Enfin, du côté des chiffres bruts sur le besoin lui-même : un sondage national cité dans le podcast de la Carnegie Mellon University Where What If Becomes What's Next évalue à environ 37 % la part des adultes américains de 50 à 80 ans ayant ressenti de la solitude, et à 34 % ceux se sentant socialement isolés — un contexte qui explique pourquoi ElliQ, déjà déployé dans plusieurs milliers de foyers de seniors aux États-Unis, a pu documenter un usage moyen déclaré de 20 interactions par jour pendant environ 20 minutes cumulées, selon les propres données de lancement d'Intuition Robotics.
Coût, accessibilité, usage : deux outils pour deux contextes différents
Mis bout à bout, les données dessinent moins un vainqueur qu'une répartition de terrain :
- Le robot companion a un avantage documenté sur la présence perçue et l'ancrage dans un quotidien physique — particulièrement chez les personnes les plus isolées ou âgées, à qui il rappelle une présence continue dans leur propre logement, sans écran à ouvrir.
- L'application de compagnie IA a un avantage massif sur l'accessibilité, le coût d'entrée, la flexibilité (multiplicité de personas, disponibilité immédiate) et n'exige aucune installation ni maintenance matérielle.
- La sécurité perçue et la qualité de conception varient davantage entre produits qu'entre catégories — un robot mal conçu n'est pas automatiquement plus sûr ou plus efficace qu'une application bien conçue, et inversement.
- Le contexte d'usage tranche souvent la décision à lui seul : suivi de santé et prévention de l'isolement chez une personne âgée vivant seule → le robot a des données d'essais cliniques spécifiquement pour ce cas. Compagnie quotidienne flexible, accessible sans budget matériel, avec plusieurs personnalités possibles → l'application couvre ce besoin sans les contraintes logistiques d'un objet physique.
En résumé
Le corps change quelque chose — mais pas tout, et pas pour tout le monde. La littérature en interaction homme-robot converge sur un effet réel mais modéré de la présence physique sur le sentiment de compagnie, plus marqué chez les personnes déjà vulnérables à l'isolement, tandis que les études sur les applications de compagnie IA montrent des effets comparables à une interaction humaine sur la réduction immédiate de la solitude — sans les coûts ni la logistique d'un robot. Le choix le plus rationnel n'est donc pas entre « le meilleur des deux », mais entre deux outils répondant à des besoins différents : un ancrage physique et rituel pour un public isolé et âgé, une compagnie flexible et immédiatement accessible pour un usage quotidien plus large.
