Edimar Rocha Martins, maçon de 49 ans, a parcouru 2 100 kilomètres en bus pour retrouver une fermière qui n'existait pas. Le dimanche 11 octobre 2026, il est arrivé à Belo Horizonte, au Brésil, après avoir vendu ses biens, à la recherche de Jéssica Fazendeira, un personnage créé par intelligence artificielle et suivi par plus de 300 000 abonnés. Personne ne l'y attendait.
Du 9 au 15 octobre : une vente, 36 heures de bus, un billet de la mairie
Le vendredi 9 octobre, Martins décide de tout vendre. « Vendi minhas coisas todas, acabei com tudo » (j'ai tout vendu, j'ai tout liquidé), dit-il à la télévision locale TV Mirante, selon le portail Imirante. Il vit à Imperatriz, dans l'État du Maranhão, dans le nord-est du pays. Belo Horizonte, capitale du Minas Gerais, se trouve à plus de 2 100 kilomètres, soit environ 36 heures de route d'après le site israélien Ynet.
Il arrive le dimanche, sans adresse, avec des photos.
Il les montre aux passants, personne ne reconnaît la femme, puis il se rend à la radio Rádio Itatiaia. Selon son récit, on lui répond : « Fui na rádio lá, e eles disseram não isso é fake news, essa mulher não existe » (je suis allé à la radio, ils m'ont dit que c'était un faux, que cette femme n'existe pas).
Sans argent pour rentrer, il se présente le mardi 13 octobre à l'unité d'accueil des migrants de la mairie de Belo Horizonte. Il y reçoit un repas, une douche, des conseils sur les risques d'escroqueries en ligne et un billet de bus pour Augustinópolis, dans l'État du Tocantins, où il est né, rapporte Metrópoles. Il repart en début d'après-midi. Le jeudi 15 octobre, il est de retour à Imperatriz, chez des proches.
À une assistante sociale de la mairie, il explique ce qui l'a mis en route : « Tem coisa pior do que a solidão? » (y a-t-il pire que la solitude ?). Ynet et 20 Minutes, repris par Yahoo Actualités, ajoutent qu'il se sentait seul depuis la mort de sa mère.
Deux versions d'une même conversation
Martins affirme avoir échangé en privé avec le profil depuis 2020, sur Facebook et sur Kwai. Il soutient que Jéssica l'a invité à venir vivre chez elle : « Então eu vou » (alors j'y vais). Toujours selon lui, le profil ne lui a jamais demandé d'argent.
Le responsable du compte, qui n'a pas été identifié, conteste cette version. Le mercredi 14 octobre, il publie une vidéo où le personnage parle de lui-même : « sou feita de inteligência artificial. Nunca conversei com ninguém nesse perfil. O intuito foi ganhar engajamento para vendas » (je suis faite d'intelligence artificielle, je n'ai jamais parlé à personne sur ce profil, le but était de gagner de l'audience pour vendre). Le compte TikTok passe ensuite hors ligne. Les vidéos faisaient la promotion de produits vendus sur Mercado Livre, des robes et des compléments alimentaires, d'après UOL cité par IBTimes UK.
Le jeudi 15 octobre, dans un entretien au site g1, le même responsable dit avoir créé le personnage en 2025 pour bâtir une audience avant de vendre des produits comme affilié de plateformes de commerce en ligne. Il pense que Martins « viu algum vídeo e achou que o vídeo estava falando para ele ir, porém não houve conversa » (a vu une vidéo et cru qu'elle lui disait de venir, mais il n'y a pas eu de conversation). Il ajoute avoir peur depuis le bruit fait autour du cas, et ignorer si d'autres personnes ont utilisé ses vidéos pour contacter Martins ailleurs.
Les dates ne coïncident pas. Si le personnage est né en 2025, comme le dit son créateur, il n'a pas pu échanger avec Martins depuis 2020, année que ce dernier donne à Imirante. L'écart touche au point central, l'identité de l'interlocuteur de Martins, et rien de ce qui est public ne le tranche.
La police civile du Minas Gerais a indiqué à Metrópoles n'avoir trouvé aucun signalement enregistré. Elle précise que créer un personnage par IA n'est pas en soi une infraction, mais qu'utiliser cette technologie pour tromper et obtenir un avantage illicite peut constituer une fraude. Elle ne peut dire à ce stade s'il y a eu infraction, ni désigner de responsable. Ynet relève de son côté que rien n'indique que Martins ait été visé délibérément.
D'après la radio locale citée par Ynet, deux autres hommes étaient arrivés à Belo Horizonte ces derniers mois à la suite de promesses venues de personnages virtuels. IBTimes UK, qui relaie un décompte du Sun, note que rien n'établit que le même compte soit en cause.
Pourquoi une vidéo adressée à un seul spectateur peut suffire
Les chercheurs appellent parasocial le lien à sens unique qui naît d'une exposition répétée à une figure médiatique : un sentiment d'intimité et de réciprocité que l'autre ne partage pas. Le concept remonte à 1956, avec Horton et Wohl, cités dans une étude de Lan Su, Xiaolong Pan et Xinyao Duan parue le 28 juillet 2026 dans la revue Frontiers in Psychology.
Cette étude a recueilli 299 réponses via la plateforme de recrutement Prolific et en a retenu 209, celles de personnes familières des influenceurs virtuels. Elle conclut que plus un influenceur virtuel paraît humain, par son apparence, sa vertu morale, ses expériences cognitives et ses émotions conscientes, plus l'interaction parasociale augmente. Le sujet testé était l'engagement écologique, non la relation amoureuse, et les auteurs reconnaissent eux-mêmes que cet échantillon, recruté sur mesure, ne permet pas de généraliser à la population entière.
Les vidéos de Jéssica Fazendeira réunissent pourtant ces ingrédients. Le quotidien Correio décrit une apparence et une voix réalistes, des décors de champs, d'animaux et de plantations, et relève que le personnage compte plus de 300 000 abonnés sur TikTok et publie aussi sur Kwai et sur Facebook, où Martins dit l'avoir suivie. Elle se dit veuve depuis quatre ans : « Eu moro sozinha aqui na minha fazenda e sinto falta de ter companhia pra conversar e dividir a vida » (je vis seule dans ma ferme et il me manque quelqu'un avec qui parler et partager la vie). Ses promesses se lisent comme des invitations personnelles : « Eu quero te bancar » (je veux t'entretenir), puis « Eu quero que você venha pra cá pra viver vida de rei » (je veux que tu viennes vivre ici comme un roi).
Le scénario répond point par point à ce que Martins dit chercher : de la compagnie, et la fin des soucis d'argent. Une vidéo publique qui tutoie son spectateur n'a pas besoin de le connaître pour lui parler.
Ici, aucune machine ne répond. Si l'on suit le responsable du compte, le personnage n'a jamais écrit une ligne, et les vidéos ont fait seules le travail. Les compagnons IA qui répondent font l'objet d'un autre dossier, Le chatbot qui écoutait mieux que personne, qui compare leurs effets sur la solitude. Sur ce que notre cerveau fait devant un visage presque humain, voir Le malaise de Masahiro Mori devant les robots presque humains, qui évoque des visages d'IA jugés plus humains que les vrais.
La police civile recommande trois précautions : se méfier des profils qui évitent les appels vidéo, ne pas envoyer d'argent à quelqu'un connu seulement par internet, vérifier l'identité de la personne avant de voyager pour la rencontrer.
Étiquetage : une règle TikTok, un texte européen, un projet brésilien
TikTok demande à ses créateurs d'étiqueter les contenus d'IA réalistes. Dans un communiqué du 19 novembre 2025, la plateforme dit combiner les outils d'étiquetage offerts aux créateurs, ses propres modèles de détection et les Content Credentials C2PA, une norme qui inscrit dans le fichier la trace d'une génération par IA. Elle affirme avoir ainsi étiqueté plus de 1,3 milliard de vidéos, un chiffre qu'elle publie sur son propre dispositif. Elle reconnaît que ces étiquettes peuvent disparaître quand un contenu est remis en ligne ou modifié ailleurs. On ignore si les vidéos de Jéssica Fazendeira en portaient une.
En Europe, l'article 50 du règlement sur l'IA s'applique à partir du 2 août 2026. Celui qui déploie un système d'IA générant une image, un son ou une vidéo constituant un « deep fake » doit le signaler. Le texte définit ce terme comme un contenu qui ressemble à des personnes, des objets, des lieux ou des événements existants et qui passerait à tort pour authentique. Il ne précise pas le cas d'un personnage entièrement inventé, comme une fermière qui n'a jamais existé.
Au Brésil, aucune règle générale n'impose encore l'étiquetage. Selon une note de juillet 2026 du cabinet Barbieri Advogados, le projet de loi 2338/2023, voté par le Sénat, attendait alors l'avis du rapporteur en commission spéciale à la Chambre des députés. Ses articles 19 et 20 prévoient un identifiant pour le contenu synthétique. Dans un seul domaine, l'obligation existe déjà : le Tribunal supérieur électoral exige la signalisation des contenus synthétiques dans la propagande des élections de 2026.
Martins, lui, ne compte pas s'arrêter là. Dans une vidéo publiée après son retour, il dit : « Eu não encontrei ela, mas eu vou encontrar outra » (je ne l'ai pas trouvée, mais j'en trouverai une autre), et ajoute qu'il retournera au même endroit. Il n'a pas dit quand, selon Imirante.
Sources
- From anthropomorphism to prosocial intention: a PLS-SEM and fsQCA study of virtual influencers, Su, Pan, Duan, Frontiers in Psychology, 28 juillet 2026
- More ways to spot, shape and understand AI-generated content, TikTok Newsroom, 19 novembre 2025
- Article 50: Transparency Obligations for Providers and Deployers of Certain AI Systems, EU Artificial Intelligence Act
