« Tu me trouves comment avec mes 72 kg ? Tu me donnes combien sur dix ? » Le texte s'affiche à l'écran d'un Reel de @sosophsuieme9958, un compte Instagram qui s'appelle « sophiesoso mercier » et dont la bio dit : « 43 ans et toutes mes dents 😁 ». Le Reel a réuni 19 000 vues.
Le compte date de juin 2026. Il compte 58 700 abonnés, 132 publications, et sous l'un de ses Reels, une ligne grise que l'écran d'Instagram ajoute à côté du pseudo : « AI content ». Sa bio n'en dit rien. Nous pensons que la femme de ces vidéos n'existe pas.
Une femme pour chaque homme
Le pseudo lui-même ne ressemble pas au nom affiché. « sophiesoso mercier » est devenu « sosophsuieme9958 », avec quatre chiffres au bout, comme un nom tapé vite. Les Reels que nous avons vus vont de 625 vues à 176 000, ce qui fait d'elle un compte qui touche du monde, pas une page oubliée.
Ses légendes ne racontent rien. Elles demandent. « Si t'es un homme plus âgé qui aime les mamans… Arrête de scroller et laisse un ❤️ ». « A 43 ans c'est comme ça que tu veux être traité… 👀 Met un ❤️ si tu es d'accord ». « Quand ça fait trop longtemps que tu as rien fais… ». « Je compte sur vous et votre honnêteté ». Chaque phrase s'adresse à un homme précis, et lui laisse une seule chose à faire : répondre.
Le personnage change d'un Reel à l'autre. « Maman de 43 ans… », dit l'un. « Une maman de 43 ans avec beaucoup d'humour… », dit un autre. Un troisième, filmé sur un canapé gris, énumère à l'écran : « 1983 », « 43 ans », « Célibataire », « Divorcée », « Sans enfants », puis « Et toi ? ».

Sans enfants dans l'un, maman dans les autres. Une publication offre même une biographie, en légende : « Je m'appelle Sophie. J'ai 43 ans et je suis divorcée. J'étais marié avec un homme toxique pendant 18 ans. Aujourd'hui, je choisis de prendre un autre chemin. Les hommes beaucoup plus âgé sont mes points faibles... ». Le prénom, l'ancien mari, la blessure, le public visé : cinq phrases suffisent à fabriquer une femme à qui l'on a envie de répondre.
Une vraie personne peut jouer plusieurs rôles, et chaque Reel peut être un rôle. Ceux-ci ont pourtant une chose en commun. Ils sont écrits pour celui qui regarde.
La seule ligne qui le dit
Sur le lecteur d'un des Reels de ce compte, sous le pseudo, Instagram affiche donc « AI content ». Nous n'en avons pas trouvé d'autre trace. Ni la bio, ni la story à la une, ni la douzaine de légendes que nous avons lues ne parlent d'intelligence artificielle. Une story à la une, « Viens voir », porte un autocollant T.ME, l'adresse des canaux Telegram.
L'écran ne dit pas qui a posé cette étiquette. Une créatrice peut déclarer elle-même un contenu fabriqué par une IA, et la plateforme peut le repérer sans elle. Dans le premier cas, le compte s'avoue en demi-teinte, une ligne qu'il faut aller chercher. Dans le second, c'est Instagram qui prévient à sa place.
À côté, @train.miaaa n'a pas ce problème. Le compte s'appelle « Mia Reyes », il compte 45 publications et 6 067 abonnés, et sa bio tient en deux lignes : « Profil généré par l'IA », puis « Juste une fan de chat 🐱 ». Ses Reels jouent la même partition : un texte à l'écran, deux choix, « tu acceptes » ou « tu refuses ». Une story à la une demande « Un peu seul ?? ». Un lecteur qui tombe sur Mia sait ce qu'il regarde. Celui qui tombe sur Sophie doit ouvrir le bon Reel pour le savoir. Sophie compte près de dix fois plus d'abonnés que Mia, qui le dit, pour près de trois fois plus de publications. Nous n'en tirons rien : nous ne connaissons pas l'âge du compte de Mia.
Trois places gratuites, 59 minutes
@melyzrr.officiel, « Mely 💕 », a ouvert en janvier 2026. Elle compte 24 publications, 20 100 abonnés et 42 abonnements. L'écran « À propos » de ce compte indique un ancien nom de profil et une ligne « Publicités actives », qui renvoie vers la bibliothèque publicitaire de Meta. Dans sa grille, des Reels portent à l'écran « salut les gars », « est-ce que ça te dérange ou pas » ou « Aucuns hommes n'a ces 4 points ».
Sa story du jour, publiée 19 heures plus tôt, affichait un bouton : « CLIQUE ICI POUR ME PARLER ❤️ ». Le lien de sa bio, melyzrr.com, ne mène pas directement quelque part. L'adresse renvoie d'abord vers une page d'un autre domaine dont le dernier segment s'appelle « safe.html » et que le navigateur affiche sous le titre « Loading ». Quelques secondes plus tard, on arrive sur une page de liens.
On y lit : « Viens me parler sur MYM ou ONLYFANS je réponds uniquement là-bas 😘 ». Trois boutons suivent. « ONLYFANS GRATUIT 🥵 » annonce « il reste 7 places gratuite ». « MYM GRATUIT 🔞 » annonce « il reste 3 places gratuite ». Le troisième s'appelle « TELEGRAM PRIVÉ 🌶️ ». En dessous, un compte à rebours : « L'offre gratuite expire dans : 00 hours 59 mins 55 secs ».
Nous ne l'avons pas laissé tourner pour voir s'il repart de zéro. Les places « gratuites » et le temps qui court sont de la rareté de fin de stock, version abonnement. Reste la publicité : la bibliothèque de Meta dirait ce qui est payé pour amener les visiteurs jusqu'ici, et nous ne l'avons pas ouverte.
@melanie.rrbl, « Melanie », date de juin 2026 : 54 publications, 5 120 abonnés, une bio qui dit « Grosse gourmande 24 ans <3 ». Les miniatures de ses Reels affichent chacune un mot sous-titré en gros : « Donc », « curieux », « Ouais, », « bébé, ».
Mely et Mélanie n'ont pas de ligne grise, et nous ne disons pas qu'elles n'existent pas. Ce qui les rapproche de Sophie tient en trois choses : un compte né cette année, des mots qui s'adressent à un homme, et une sortie vers un ailleurs où l'on répond.
Ce qu'on vend

Ces comptes vendent la possibilité d'une réponse. Sophie demande un cœur, Mely écrit « je réponds uniquement là-bas », Mia demande « Un peu seul ?? ». À la fin du parcours, il y a toujours quelqu'un qui attend.
Nous avions raconté le cas d'@elynakaz, un compte de stand-up créé en juin et suivi par 89 000 personnes, dont le public semblait figé, et celui d'un Brésilien de 49 ans qui a roulé 2 100 kilomètres en bus pour rejoindre une fermière suivie par 300 000 abonnés, dont le responsable disait ensuite qu'elle était faite d'intelligence artificielle. Les études sur les compagnons IA décrivent la même pente, celle du chatbot qui écoute mieux que personne.
Qui fait tourner ces comptes, personne ne le dit. Combien des 132 publications de Sophie portent la ligne grise, nous l'ignorons.
Chaque parcours se termine sur la même phrase : j'attends ton message. La politesse veut qu'on rende la pareille.
Nous attendons un message de Sophie.
